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 n° 1075

Reportage : la famine sur la côte bretonne, hiver 1902/1903

19/01/1903 
Du 15 au 20 janvier, Le Figaro publie les reportages du journaliste Georges Bourdon à Douarnenez, Audierne, Concarneau, Bénodet, Morgat, Camaret, etc. Nous avons choisi de reproduire ici deux de ses reportages, celui du 20 janvier étant consacré à Morgat et à Camaret.

Misère bretonne

LE LONG DE LA COTE (Par dépêche de notre envoyé spécial)

Saint-Guénolé, 18 janvier
Toute cette journée, j'ai fait, en sens inverse, la route que M. Tissier et le préfet du Finistère ont accomplie. Suivre M. Tissier? A quoi bon ?
Je sais que M. Tissier a fait sa funèbre tournée avec sérieux et avec bonté, visitant les logis, et laissant partout de l'argent; mais je ne suis ici ni pour escorter le délégué du ministre, ni pour contrôler l'administration.
Je mène mon enquête du mieux que je puis. Je vais partout; j'écoute toutes les lamentations, j'emplis mes yeux et mon cœur de l'horreur d'inimaginables spectacles et j'en ai la poitrine douloureuse et gonflée.
Je m'étais fait souvent des images de la détresse humaine; mais je n'avais jamais pensé que l'affliction des hommes pût être aussi lamentable. Depuis quatre jours je vais de malheur en malheur et je m'avance en plein charnier. Et ce charnier, je vous le jure, est pire cent fois que les égorgements des batailles. Je me dis que ces êtres qui se traînent et gardent l'apparence de la vie sont pareils à moi, qu'ils pensent, qu'ils souffrent comme moi, qu'ils peinent plus que je ne peinerai jamais. Ils sont citoyens de mon pays, ils parlent ma langue, ils participent comme moi à la vie nationale, ils font des gestes semblables à mes gestes. Je me demande s'il y a sur l'atome d'espace où nous sommes rassemblés, deux humanités distinctes et si elles doivent éternellement demeurer l'une à l'autre impénétrables. J'aperçois comme une dérision des tables magnifiques où la Révolution inscrivit la charte des Droits de l'homme, et depuis quatre jours ma mémoire machinale rythme dans ma cervelle les phrases de La Bruyère qui parlent de l'homme courbé sur la terre hostile et pareil à une bête.
De bonne heure, ce matin, embarqué sur le grand bateau de pêche du patron Poullou, je suis allé de Concarneau à Bénodet. Les pieds trempés, le visage ruisselant, les bords de mon chapeau transformés en gouttière permanente, mon vêtement et les deux pardessus que j'avais endossés — dont un dit « imperméable », ô ironie ! traversés comme si c'étaient des passoires, mes deux mains mouillées malgré une double paire de gants et les poches où je les tenais, je suis arrivé, éponge mouvante, à Sainte-Marine, en face de Bénodet, après une heure trois quarts de mer tranquille et de pluie rageuse.
Là, après une visite à un homme admirable, de qui je vous parlerai plus tard, M. de Thézac, créateur de l'Abri du Marin, je suis monté dans une guimbarde dont les stores mal joints excitèrent les malices de tous les vents conjurés, et c'est dans cet équipage que j'ai parcouru la côte désolée.
Je ne vous entraînerai pas avec moi dans ma course échevelée. Je ne vous conterai pas par le menu les misères de Sainte-Marine, de Lesconil, de L'Ile-Tudy, de Loçtudy, de Guilvinec, de Lechiagat, de Penmarch, de Saint-Guénolé, de Kerity, de Saint-Pierre, de Tréguennec, de Saint-Jean-Trolimon; mais je vous supplie de me croire sur parole elles sont affreuses.
Elles sont affreuses plus peut-être que partout ailleurs, parce qu'elles sont ici plus générales. Parmi tant de familles, il n'en est pas que la disette de poisson ait épargnée, et il n'en est pas pour qui la famine ne soit l'événement d'aujourd'hui ou la menace de demain. La plupart ont, devant la calamité, une résignation qui vient sans doute de l'excès du mal et qui me faisait frémir. Mais j'en ai vu de coléreux qui se redressent et se révoltent, et je confesse que ceux-là, je les ai aimés davantage pour ce que je sentais en eux de vie intrépide.
Un homme comme moi, me disait Charles Monot, à Guilvinec, un homme solide et jeune, est-ce que ça devrait être permis de me laisser mourir de faim ?
Charles Monot me parlait dans un jargon mi-français et mi-breton, que l'on me traduisait. Il a trente-trois ans, des épaules larges, une courte barbe noire, un gros visage énergique et furieux. Il a cinq enfants, dont l'aîné, une fille, a quinze ans; une femme toujours malade, « languissante », comme elle dit. Ils habitent une masure sordide, puante et sombre. Sa femme ni ses enfants, même la grande fille, de quinze ans, ne parlent français.
Pourquoi? lui dis-je.
Parce qu'elle n'a pas eu le temps d'aller à l'école. Il lui a toujours fallu aider la mère.
Sa petite sœur agitait les lèvres. Je me penchai. Elle articula quelque chose que l'on me traduisit. Cela signifiait « J'ai faim! »
Tout à l'heure, dans le logement de Jean Greguen, M. Tissier caressai la joue d'une des petites et la questionnait. La petite, qui ne comprenait pas, murmurait « Bara bara »
Qu'est-ce qu'elle dit ? fit M. Tissier.
Elle dit « J'ai faim »
Chez tous aussi, là comme ailleurs, même honte à avouer la misère. Contraints de mendier, ils attendent que la nuit leur ait fait à tous des visages pareils pour se présenter aux seuils hospitaliers. Ce n'est plus alors tel ou tel qui mendie c'est la misère anonyme et multiple qui tend obscurément la main.
Le croiriez-vous ? — me disait un de ces syndics de la marine que j'ai trouvés partout si empressés à leurs devoirs, si pitoyables au sort de leurs administrés,

et émus d'une sollicitude si unanime et si touchante que j'en ai conçu beaucoup de respect pour le corps de ces braves serviteurs — le croiriez-vous ? Les femmes attendent le soir pour s'encapuchonner la tête et venir me demander du pain.
Vous vous souvenez que ce sont les mots mêmes dont se servait le maire de Douarnenez, à huit lieues de là. Pauvres gens! S'ils savaient combien nous respectons leurs maux et comme, au fond de nos âmes, nous en sentons peser sur nous une part de responsabilité; loin de les dissimuler comme des choses honteuses, ils les étaleraient au soleil comme des reproches.
Car la misère bretonne, dont nous nous émouvons aujourd'hui, elle n'est pas d'hier ni de ce matin, elle est de toutes les heures de la vie bretonne. A Guilvinec et à Lechiagat, le salaire moyen du pêcheur est, dans les bonnes années, de 600 francs; il est le même pour l'ouvrier soudeur. Celui de la femme employée à l'usine est de 150 francs. A Saint-Guénolé, le salaire moyen du pêcheur est de 600 à 700 francs. De même à Kérity, à Saint-Pierre, à Tréguennec, à Penmarch. A L'Ile-Tudy, il est un peu moindre : 600 francs pour l'homme, 150 pour la femme. Est-ce là le gain honnête de deux êtres laborieux et le prix de la vie pour une famille qui se compose, en moyenne, de six membres ? Or, ce salaire moyen, il est tombé, cette année, dans la circonscription de Saint-Guénolé, à 20 francs vous lisez bien, vingt francs pour toute une saison de pêche. A Guilvinec, il a été, pour les soudeurs, de 60 francs; et pour les femmes, de 12 francs.
Si ces chiffres vous stupéfient, réfléchissez que là où on a pêché, l'an dernier, quarante-trois millions de sardines, on n'en a pris, cette année, qu'un million six cent quarante-sept mille, et qu'au lieu d'en vendre pour 384.000 francs, on n'en a vendu que pour 34.000 francs — bien que la sardine, achetée en 1901 de 7 à 8 francs le mille, en ait valu, en 1902, 27 et 28. Comment vivent-ils ? Comment ne sont-ils pas déjà tous couchés; morts, aux creux de leurs âpres rochers? Voilà la question qui, inlassablement, me monte aux lèvres, sur le seuil de chaque taudis.
Je gagne trente sous par semaine à faire des filets, me dit Pierre-Jean Durand qui traîne sa patte blessée à la pêche et qui a quatre enfants (dont l'aîné a dix ans) et une femme qui sanglote.
Nous avons eu hier ce pain noir dont on nous a fait la charité, me dit la femme, longue, sèche et jaune de Sébastien Coïc.
Je tâte ce pain. C'est, paraît-il, du pain frais, il a la couleur du brou de noix et il est dur comme du silex.
Moi j'ai gagné six francs dans toute ma saison ! dit Jean Gréguen, soudeur.
Il a huit enfants. Son aîné a onze ans. Sa femme essuie, honteusement, une larme en se détournant. Ses enfants n'ont pas de vêtements. M. Tissier les a trouvés couverts de gros sacs c'est dans ces sacs qu'ils vivent, qu'ils marchent, qu'ils dorment.
Sur les huit mille habitants de Guilvinec et Lechiagat réunis, il y en a trois mille dont la misère est totale et le dénuement absolu. Il y en a autant dont la pénurie est extrême. Si tous ne sont pas réduits à la mendicité, c'est que plusieurs familles, là comme à Penmarch, ont un petit champ, c'est-à-dire des carottes, des navets et des pommes de terre. Sur les huit cent vingt-cinq pêcheurs de la circonscription de Saint-Guénolé, quatre cents sont affamés. Trois cents sur quatre cents sont dans la même détresse à L'Ile-Tudy.
Les commerçants, à leur tour, sont acculés. Le marchand de farine poursuit le boulanger qui ne l'a pas payé, et le boulanger, bientôt, traqué, mesure ou ferme le crédit des familles. Et, parce que le gros meunier a protesté la traite du boulanger de village, les petits enfants, dans les taudis, crient « Bara! » au délégué du ministre, qui passe.
Il faut voir briller les yeux et se relever les fronts quand, à ces pauvres êtres hébétés, on dit que les secours s'organisent et qu'ils auront bientôt à manger. Et il faut sentir trembler leur main dans la sienne lorsqu'à ces misérables qui vous regardent avec défiance et croient à une visite de curiosité on glisse soudain la petite pièce jaune ou la grosse pièce blanche qui est pour eux, avec un un peu d'espoir, la certitude du lendemain.
Ce soir, je suis content et je suis fier, j'ai laissé sur ma route beaucoup de petites oasis de bonheur, et j'en ai tant de joie que j'ose à peine songer aux effroyables et innombrables misères que j'ai traversées sans les consoler. La collecte de 930 francs que vous m'avez envoyée de la part des membres du Cercle des chemins de fer, le don de 300 francs que j'avais reçu directement d'un des amis du Figaro, joints au crédit que vous avez mis à ma disposition, ont été pour moi l'enchantement de cette journée.
Les journaux et les personnes de Paris qui pensent à nous sont bien bons, me disait un vieil homme à barbe grise et à l'œil aigu, sur une grève où je l'avais trouvé regardant la grande mer mystérieuse et mauvaise, on ne l'oubliera jamais.
Il ne se doutait pas que, de nous deux, ce n'est pas lui qui était le plus heureux!

      Georges Bourdon.

Camaret    Morgat    sardine    pêche    secours    Paris           

article issu de : Le Figaro (Paris)    

 
 
 

 

 

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