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 n° 1083

Reportage d'un journaliste du Figaro à Morgat et Camaret

20/01/1903 

Crozon et Camaret

(Par dépêche de notre envoyé spécial)
Camaret, 19 janvier.
Me voici au terme de cette navrante tournée, las d'emplir mes yeux des spectacles d'une affreuse désolation, las de marcher dans la misère. Depuis hier j'ai parcouru la région de Crozon et de Camaret. De la pointe de Gador au cap de la Chèvre, du cap de la Chèvre à la pointe du Grand-Gouin, j'ai traversé, sous un ciel sombre qui par moments versait la pluie sur les routes défoncées, la lande infinie et désolée; plus tragique, encore, dans sa tristesse éternelle, que n'est la détresse des petites bêtes humaines qui s’y traînent.
Je suis ici au bout de la terre : devant moi, l'effrayant Océan ; autour de moi, au nord, au sud, à l'est, de quelque côté que je me tourne, partout des images d'affliction, des larves humaines qui implorent, des plaintes qui montent, de la faim qui vagit. Et cette extrême pointe de la terre, hérissée de rocs contre le courroux de la mer, est une plaine sinistre où la petite fleur jaune des genêts tressaille sous la brise avec des reflets de sang. Lorsque le rocher s'entr'ouvre et qu'une plage se dessine, des chaumières s'érigent le long de la grève, et de petites barques se balancent doucement au port. Les hommes qui les montent ne vivent ici, comme partout, que de la pêche. Aujourd'hui ils en meurent.
Je dois dire cependant que, de toutes les régions que la disette de poissons a atteintes et que j'aie visitées, celle-ci est la moins éprouvée : on n'y est encore qu'à l'avant-dernier jour de la faim, mais la faim est la calamité qu'il est aisé d'y prédire pour demain avec une rigoureuse certitude. Si beaucoup de pêcheurs d'ici ont encore une pomme de terre à mettre à la marmite et un boisseau d'orge à faire cuire au four, c'est qu'ils les cultivent et les récoltent eux-mêmes. La plupart sont, en effet, laboureurs en même temps que pêcheurs : ils ont un petit champ que la femme ensemence, tandis que l'homme est en mer, et c'est de ce petit champ qu'ils s'obstinent à vivre, à vivre aujourd'hui ; mais ce petit champ, la plupart l'ont en location, et le père Hervé me disait :
Nous sommes bien avancés, quand nous sommes obligés de vendre nos petites récoltes pour payer la location de la terre!
Seulement, ils ne payent pas le loyer de leurs terres et ils gardent leurs produits pour les manger: l'orge qu'ils récoltent est portée au moulin voisin, qui la réduit en farine; la pâte est préparée à la maison par la femme et cuite au four du boulanger, lequel en prélève une partie pour son gain, — et voilà pourquoi j'ai trouvé, sur toutes les tables, les énormes miches de quinze kilos de ce misérable pain noir, chevelu de fétus de paille et dur comme le roc, dont je vous envoie un morceau afin que vous ayez une idée de la nourriture barbare à laquelle sont réduits ceux d'entre nos Bretons qui mangent encore.
Cette double fonction du pêcheur donne aux maisons de Camaret et de Crozon un aspect singulier. Ici, nous ne sommes plus à la ville, si j'ose dire, comme à Douarnenez, à Audierne ou à Concarneau, rnous sommes au village. Le pêcheur a presque partout sa petite bicoque, une chaumière misérable partagée en deux dont une partie lui sert de logement et l'autre de débarras; devant la porte, parmi l'eau, la boue, le purin, un petit tas de fumier, et, dans le toit de chaume, un grenier. Ils louent ces taudis de quarante à quatre-vingts francs, somme déjà considérable pour ces pauvres gens, car elle absorbe le cinquième ou le sixième de leur gain. Malheureusement, en dépit de ses intérêts, le pêcheur tend de plus en plus à se désintéresser de la terre : il abandonne peu à peu le petit lopin qui, dans les années mauvaises, était la ressource suprême de sa misère. Hypnotisée par le mystère de la mer, son imprévoyance le jette follement. aux caprices de la dévoratrice et, enfant éternel que les ans ni les épreuves n’ont mûri, il confie allégrement à l'impitoyable flot son destin, celui de sa famille, celui de sa race.
Ce qui lui a permis aussi de supporter l'adversité présente, c'est qu'il ne pêche pas seulement la sardine : il cherche aussi la langouste et la raie, et bien que la pêche en soit moins fructueuse que celle de la sardine, bien que cette année elle ait été moins favorable aussi que les années précédentes, il y a, du moins, trouvé un maigre bénéfice et il a pu rapporter chez lui un peu d'argent.
Ne vous hâtez pas cependant de conclure que le sort de l'homme de Crozon et de Camaret soit fortuné. Je donnerai tout à l’heure des chiffres significatifs. Si, au lieu de remonter la côte, je l'avais descendue et si j'avais commencé mon voyage par l'anse de Camaret, je sens bien que le ton sur lequel je dis ces choses ne serait pas le même; mais je quittais des enfers si affreux que ceux où j'ai pénétré depuis hier me semblent, malgré moi, confortables au regard des autres. J'ai vu du pain ici... Combien de foyers, là-bas, où, si je n'y avais point pénétré, on se serait, ces soirs-là, couché sans manger!
J'ai eu, ce matin, la vision tragique de l'angoisse de ces malheureux. La barque où j'étais abordait le quai de Morgat. De loin, sur la rive, un homme, que je ne connaissais pas, me fit un grand salut et se précipita à l'accotement du bateau. A peine avais-je débarqué, il me salua de nouveau.
Monsieur le chef de cabinet, je...
Je n'étais pas Tissier, et je le détrompai, en souriant. A quelques pas, un groupe de pêcheurs s'avançait, et un grand gaillard, qui avait des cheveux gris et les yeux chassieux, entreprit une harangue préparée :
Je vous suis envoyé par mes collègues, les pauvres pêcheurs, pour vous dire... "
Il me prenait aussi pour M. Tissier et l’air de son visage donna à sa déconvenue l'apparence d’un cataclysme. Mais j'interrogeai ce pauvre homme. ll s’appelle Jean Herjean ; il a soixante ans et deux grands fils, de vingt-six et de vingt-huit ans, idiots. Il gagne 17 francs par mois : c'est tout son avoir.

Et vous êtes bien malheureux ? fis-je.
Il éclata :
Oh! je ne vous parle pas de moi, monsieur. Non, non, ne pensez pas à moi. Mais je pense à mes chers collègues, les pauvres pêcheurs, les chers collègues qui sont si à plaindre, qui n'ont rien, monsieur, rien de rien, et qui sont dans une misère si grande qu'on ne peut pas la dire. Moi, quand je les regarde, je me trouve très heureux avec mes 17 francs par mois; mais eux, il y en a qui ne gagnent pas un sou. C'est pour eux que je vous parle, c'est pour ces pauvres chers collègues qui... que... enfin je ne puis pas vous dire...
Il se détourne contre un mur, et ses petits yeux chassieux se mirent à pleurer comme des fontaines, et je ne pensai pas du tout, je vous le jure, à trouver comiques ces mots de « chers collègues » qui sonnaient comme un glas dans sa vieille bouche tremblante. Ah ! j'en ai rencontré aussi, des misères, affreuses et inconcevables ! Le malheur m'apparaît comme une iniquité monstrueuse. Je me sens contre lui autant de révolte qu'il m'inspire de pitié. Chacune des détresses que j'approche me semble un drame nouveau, exceptionnel et inouï : elle suscite en moi une impression toujours neuve. Je me dis que je n'en ai point encore rencontré de semblable et que je n'en reverrai plus, et depuis huit jours j'avance au milieu de cette désolation, dans un tumulte prodigieux de colère et d'attendrissement).
Entre cinquante autres, voici le tableau qui m'est apparu hier, dans une chaumière basse, humide, sombre, sordide. La veuve Postic est couchée ; elle est malade d'un mal qui la tient à la poitrine et qu'elle ne peut pas me définir davantage. Elle reçoit les soins du médecin de l'Assistance. Elle a cinq enfants, dont l'aîné a quinze ans. Ils sont tous là autour d'elle. Elle est seule à les faire vivre. Elle fait le commerce des œufs ; c'est-à-dire qu'elle achète des œufs à la campagne et va les vendre à Brest. Pour cela, elle fait, à pied naturellement, le trajet de Morgat au Fret : sept kilomètres. Elle prend, au Fret, le bateau ; le passage (aller et retour) lui coûte un franc, et le transport de son panier au Fret, par la voiture, il lui coûte vingt-cinq centimes. Elle a, dans un coin, le précieux panier, avec vingt douzaines d‘œufs, et pas un sou, pas un morceau de pain chez elle.
— Comment avez-vous payé vos œufs ?
— J'ai emprunté à plusieurs voisins: je les rembourserai en revenant de Brest.

Elle veut aller demain à Brest pour vendre ses œufs.
— Mais vous êtes malade, vous ne pouvez pas vous tenir debout. Il pleut.
— Il faut bien manger!
— Mais comment payerez-vous la voiture pour votre panier, le bateau pour vous ?
— On me laissera passer pour rien. Je payerai sur mon bénéfice en revenant.
— Combien gagnerez-vous sur vos vingt douzaines ?
— C'est selon. Trois sous peut-être par douzaine... Quelquefois moins, quelquefois rien.
— Alors, si vous vendez bien, vous aurez demain trois francs de bénéfice, moins vingt-cinq centimes de voiture et un franc de bateau, soit un franc soixante-quinze en tout ? et vous aurez fait quatorze kilomètres à pied, dans la boue !
— Oui.

Je regardais ces œufs, je regardais ces petits qui avaient faim.
— Pourquoi ne faites-vous pas cuire des œufs pour vos enfants, puisqu'ils n’ont rien à manger ?
Alors, pour la première fois, elle sourit, mais d’un sourire douloureux et morne, et elle fit :
Oh ! c'est trop cher!
Et puis elle se mit à pleurer dans ses draps.
Cette scène-là — ou des scènes pareilles — combien de fois l'ai-je vécue ! Au surplus, voici qui vous renseignera exactement sur l'état de cette région. La circonscription de Crozon comprend : Morgat, Rostudel, La Palue, Dinan et Le Caon; celle de Camaret : Le Fret, Rostellec et Saint-Fiacre, — soit, en tout, dix ports. Les deux réunies, comptent environ trois mille deux cents pêcheurs, sur lesquels onze cents environ sont uniquement des sardiniers. Or les sardiniers de Crozon, qui gagnaient d'ordinaire de 700 à 800 francs, n'en ont gagné que 400 en 1901 et 150 cette année : 550 francs en deux ans. Ceux de Camaret, qui gagnaient de 600 à 700 francs, n'en ont eu que 120. Le déchet des usines a été dans la proportion de quatre à un.
Je crois que je n'ai besoin de rien ajouter à ce lamentable bilan. Si une quinzaine de grands bateaux de Camaret ont eu la hardiesse d'aller, cette année, pêcher le homard sur les côtes anglaises et jusque dans le canal de Bristol, et si chacun de ceux qui les montaient en a rapporté 1.200 francs, ce n'est que l'entreprise méritoire d'une centaine d'hommes. Si la plupart des pêcheurs ont un petit champ qui leur donne des pommes de terre, ce petit champ, bientôt, aura épuisé ses trésors, et si l'on a un peu de pain noir aujourd'hui, on n'en aura plus demain; et la vérité, c'est une situation affreuse et désolante dont ce serait un crime de se désintéresser. Déjà M. Antoine s’est souvenu qu'il vient respirer chaque année Camaret, l'âcre odeur des goëmons et y cueillir la petite fleur mélancolique de la timide bruyère ; mais, en regardant l'anse de Morgat, en foulant le sable uni de sa plage, je songeais que, sur cette plage jolie, dans cette anse où tant de grâce se mêle à tant de beauté, des baigneurs, chaque été, viennent demander à la Bretagne un peu de quiétude et de joie. Qu’ils pensent que l’on y pâtit maintenant, que de pauvres petits enfants ont faim, que des larmes coulent, au bord de la grande mer, des yeux chassieux des vieux pêcheurs !...
                Georges Bourdon.


Camaret    Morgat    sardine    pêche    secours    tourisme           

article issu de : Le Figaro (Paris)    

 
 
 

 

 

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