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 n° 1742

Fêtes de la Victoire de Camaret : un succès grandiose !

12/08/1912 

Les fêtes de la Victoire

(De notre envoyé spécial)
Camaret, 11 août.
Dans un but de bienfaisance, de grandes fêtes sont organisées, chaque année, dans les localités finistériennes fréquentées par les touristes : Concarneau a sa fête « des filets bleus », Douarnenez, celle « des mouettes », Porspoder celle « des chardons », Pont-Aven son pardon des fleurs d'ajoncs. Camaret, seul, où se réunissent cependant durant la saison estivale un grand nombre d'artistes peintres et d'admirateurs de roches dentelées, de falaises sans cesse fouettées par les lames écumantes, n'avait organisé jusqu'à présent que de simples régates.
Le bon poète Saint-Pol Roux a voulu faire mieux et il a pleinement réussi. Appelé par la sympathie des Camarétois — qu'il comble sans cesse de bienfaits — à la présidence d'honneur des joutes annuelles, il décida de transformer Camaret en une cité fleurie où, le 11 août, de brillantes réjouissances réuniraient les habitants du pays et les étrangers excursionnant en Bretagne. Mais que faire en dehors « du déjà vu » pour donner à cette manifestation un caractère particulier et local ? Le poète, ne chercha pas longtemps.
Nous appellerons cette fête la Victoire, dit-il. Elle commémorera la célèbre bataille qui, sous le règne du Roi Soleil, ferma la France aux étrangers coalisés et demeure l'un des plus beaux faits de notre histoire nationale.
Et voilà pourquoi, aujourd'hui, les couleurs françaises, anglaises et hollandaises se marient et flottent, sous la brise fraîche, au sommet de la Tour dorée.
La pluie ayant fait rage pendant une grande partie de la nuit, les organisateurs avaient craint que les gros nuages encore amoncelés aux premières heures de la matinée ne détournassent les Brestois et les habitants des communes voisines. Craintes vaines. Le vapeur Crozon, pavoisé et fleuri, arrive à 10 heures bondé de voyageurs. On en compte plus de 500. Son entrée dans le port coïncide avec le lancement du bateau de sauvetage, monté par son vaillant équipage. Un ordre bref et le canot glisse sur sa voie de roulement, abandonne son chariot, s'enfonce impétueusement dans la mer... Les excursionnistes applaudissent, acclament les sauveteurs.
Le Crozon accoste. Des salves de mousqueterie crépitent. Le débarquement, très lent en raison de la basse mer, s'opère par tribord avant, à l'aide d'une passerelle de fortune ; une gaffe, tenue aux extrémités par deux matelots, fait l'office de main courante.
Les plus pressés, sautant par dessus les bastingages se laissent glisser dans de petites barques et gagnent rapidement la grève.
Les musiciens du 19° régiment d'infanterie de ligne sont au nombre des passagers ; ils se groupent à la hauteur de N.-D. de Rocamadour, tandis que les excursionnistes s'égaillent sur les vieux remparts.
A la tête des Camarétois, venus en foule à la rencontre de leurs hôtes, je remarque M. Saint-Pol Roux et tous les membres du Comité des fêtes : MM. Le Garrec, maire ; Guéguinou, Lautrou, le docteur Humbert... Le bon poète, la main largement tendue, a un mot aimable pour chacun.
Dans le grand bassin, toutes les barques sont à l'ancre. C'est un groupement de mâts de diverses tailles, d'inclinaisons variées, auxquels s'accrochent des voiles blanches et brunes, avec un entrelacement de cordages.
Quai Toudouze, trois arcs de triomphe ont été dressés. Des engins de pêche en forment les ornements : casiers à homards, filets bleus, bouées, ancres, sont suspendus et accrochés. C'est simple, mais tout à fait dans la note. Rien ne détonne.
Le soleil, brille maintenant sur la baie, peuplée de yachts, et de canots de pêche ; deux torpilleurs, envoyés par le vice-amiral, préfet maritime, prennent leur mouillage à l'entrée du port.
Coup de grosse caisse, suivi des premières notes d'un entraînant pas redoublé. Pêcheurs, sardinières et touristes accourent, suivent les instrumentistes de M. Esvan. Jamais Camaret n'avait vu de musique militaire. Aussi quel succès ! Le tambour-major est l'objet d'une ovation toute particulière.
Le cortège, précédé des autorités, arrive bientôt sur le quai Toudouze. Et là, devant le café de Bretagne, un concert est tout de suite donné ; il commence par Aida, de Verdi, et se termine par le Clairon (musique et chant), du général Margueron.
Cependant, deux pièces d'artillerie de 90, avec caissons, descendent de Lagatjar, sous la conduite de canonnière, commandés par deux maréchaux-des-logis. Le défilé de cette batterie est un attrait de plus. On accourt à nouveau de tous côtés et l'on aide les canonniers à placer leurs pièces sur les remparts.
Quelques instants plus tard, la voix du canon annonce le déjeuner.

A TABLE
Il est midi. Les estomacs réclament. Et, comme il faut ajouter aux 500 passagers du Crozon, 300 autres amenés par le Saint-Pol, plus un millier de personnes arrivées à pied, en automobiles ou en voitures, nous n'étonnerons pas nos lecteurs en disant que les hôtels et les estaminets sont combles. Le personnel, peu préparé à cette incursion, s'affole. Ce sont des appels, des cris ; on ne parvient à se faire servir qu'à grand'peine.
Des groupes traversent les rues, prennent d'assaut les boulangeries, les charcuteries. Une petite boutiquière n'a plus une tarte, pas un biscuit. Les œufs manquent pour les omelettes. Plus avisés sont ces braves chevaliers de la gaule, venus à pied de Trez-Rouz. Prévoyant l'encombrement, ils ont apporté le produit de leur pêche : trois superbes mulets, qu'ils font apprêter par une aimable hôtesse.
Ce qu'il y a de charmant, c'est que pas un seul instant la bonne humeur ne cesse de régner. On rit, on chante. Il y a de la joie dans l'air. Aux terrasses des cafés, bien qu'il ne fasse pas très chaud, la bière coule intarissablement.
Deux violonistes charment les mélomanes ; aux carrefours, deux chanteurs ambulants lancent aux échos les refrains à la mode et « un homme orchestre », coiffé d'un chapeau à clochettes et portant sur le dos grosse caisse, cymbales et triangles, fait la joie des enfants.

LE CORTÈGE HISTORIQUE
L'heure passe et la reine de la fête, « la Victoire », ne paraît toujours pas. Serait-elle souffrante ? Il n'en est heureusement rien. Mais les costumes et armes des chevaliers de l'escorte sont arrivés très tard et équiper tout ce monde n'est pas une petite affaire.
Dans un enclos, on achève à la hâte la décoration du char de la Victoire : imposant véhicule à gradins, drapé d'étamine tricolore et décoré de fleurs superbes, don des horticulteurs du Grand duché de Luxembourg.
Voici la Victoire, personnifiée par Mlle Lisette Duédal, vraiment charmante sous son hennin et son voile de dentelle. Encadrée par « la Hollande », Mlle Jeanguillaume, et « l'Angleterre », Mlle Mathilde Goyat, elle s'assied sur son trône. Jeunes filles en robes blanches, bleues et roses prennent place sur les autres gradins.
Le Crozon, le St-Pol et le Cotentin ont fait un nouveau voyage et ont amené de Brest plusieurs centaines de personnes qui, se joignant aux spectateurs du matin, forment une double haie tout le long du parcours que doit suivre le cortège.





Dans l'anse de Camaret, les régates battent leur plein. Aux craquements des mâtures et aux grincements des vergues qu'on hisse, se mêlent des appels alternativement lancés de la mer et de la jetée.
Mousquetaires, gardes-françaises et corsaires, armés de lances et de sabres d'abordage, sont maintenant postés sur les bastions.
La Victoire met pied à terre devant la Tour dorée. Le canon tonne et l'antique cloche de Rocamadour tinte. Mlle Duédal est reçue à l'entrée du pont-levis par Vauban et Jean Bart. Ceux-ci saluent de l'épée puis présentent la Victoire à Louis XIV.
La toute charmante Mme Perdriel-Vaissière, portant un riche costume d'Elliant, s'incline à son tour devant la Victoire et dit — comme elle sait dire — le joli poème, que voici, qu'elle composa, pour la circonstance :

LA COMBATTANTE (Notre-Dame de Rocamadour de Camaret)
Or, tandis que, là-bas, tout de sang balafrés,
Avec la fourche, avec l'épieu au bout ferré,
Les gars se ruaient à la charge,
Ici, tout près du fort mitraillant et tonnant,
Accrochée au rempart de Monsieur de Vauban,
Une Autre regardait au large.

Douce et rude, taillée en chêne et peinte en bleu,
Fidèle aux siens qui sont fidèles, sous le feu
Des canonnades crépitantes,
La Dame est là, debout, et les deux-ponts anglais,
Repoussés sur tribord, se demandent quelle est
Cette augurale Combattante.


Ils lâchent leur bordée et reculent... là-haut,
Coupée en deux, tranchée au sifflant d'une faulx,
Croule la flèche vénérable,
Mais la Dame du lieu tient bon, et le combat,
Demain — l'aube éclairant Trez-Rouz — dénombrera
Tous ses ennemis sur le sable.

— Têtue à vous aimer, pêcheurs camarétois,
Votre patronne, votre Dame, dont l'étroit
Sanctuaire embaume la côte,
Ecoute avant le jour le bruit des avirons
Et compte, chaque soir, les chaloupes en rond
Qui dansent à la marée haute.

Vos rudes poings gercés de sel et de goudron,
Le parler rare et dur de vos gosiers bretons,
Le roulis de vos deux épaules,
Les relents de saumure où trempent vos effets
L'entourent d'un vivant et rugueux chapelet
Egrené tout au long du môle !

Elle s'y plaît. Serrée aux deux bras de la mer
En sa nef de granit et, par les nuits d'hiver,
Au fort des ouragans, bercée,
Un vouloir tout-puissant l'ancre à Rocamadour,
Et rien ne prévaudra contre lui : c'est l'Amour
Qui pour vous, deux fois, l'a blessée !

ENVOI
Notre-Dame, vers le vieux port de Camaret,
Voici, de la Hollande et du pays anglais,
Apportant une âme nouvelle,
Venus jusques à vous, les fils loyaux des preux :
Vous savez la valeur de leur sang généreux
Et de quelle pourpre il ruisselle.

Trois peuples, évoquant les luttes d'autrefois,
Dans la joie et la paix, au sol camarétois,
Exaltent leur triple génie,
Notre-Dame des Nefs, consacrez leur espoir ;
Penchez-vous doucement et souriez à voir
La loyauté des mains unies !


Longs applaudissements.
La pluie, la fâcheuse pluie, commence malheureusement à tomber à ce moment ; les parapluies s'ouvrent et, vu des murs de la tour, le quai semble une planche d'énormes champignons noirs.
Le bon Saint-Pol-Roux, d'une voix que l'émotion fait parfois trembler, salue aussi la Victoire.

Hymne à la Victoire
Aigle de gloire détaché du ciel tragique de l'Histoire, ô Victoire, salut ! Salut à toi, forme jaillie, comme un trésor, de nos mémoires ! Salut, guerrière au fer lointain que le Destin ramène du passé, la palme entre les doigts, telles ces héroïnes des anciens exploits que content les grand'mères à la voix cassée ! Salut, fée du vieux temps, qui reviens nous charmer de ses ailes : éventail solennel de notre Roi-Soleil dont les rayons furent forgés par le magique Maréchal au geste nonpareil ! Salut à toi, par qui nous sommes bien ce que nous sommes, ô robuste gardienne de ce territoire ! Enfin, salut à toi qui rassembles ici les hoirs* des combattants, afin de transformer en frères ces rivaux d'antan à la clarté de ton sourire et de chanter la trêve au farouche rivage, où leurs aïeux surent mourir sur la croix rouge de ton glaive, — O Victoire, salut !
Dis, que viens-tu nous dire, en robe blanche, un tel dimanche où nos drapeaux divers ne sont qu'une oriflamme pacifique, ouverte ainsi qu'une âme unique ? Dis, que viens-tu nous dire avec ta palme au lieu du fer et ta prunelle calme en place de l'éclair ? Que signifie ton front de jeune fille parmi ces fleurs, ces sons, ces couleurs ? Quelles sont les paroles prêtes à tomber de tes deux lèvres roses et quels signes d'accord vont-ils, encore, s'élancer de ces bras qui naguère exprimaient les fracas de la guerre ? O Victoire, est-ce pas, tes lèvres et tes mains viennent écrire et dire là même où l'Amour a détrôné la Haine : « Tout est vain, hors le divin, c'est-à-dire ce qui, dans l'homme, est le meilleur en somme. Hors le divin, tout acte est vain, et la plus rare des prouesses ne vaut pas le chef-d'œuvre issu de la caresse. » Va, tu nous apparais plus grande ainsi dans la neuve conquête que tu fais ici, car tout périt entre les serres du vautour, mais tout survit par le miracle de l'Amour. Après qu'on s'est cogné, voici que, douce, la poignée succède à la mauvaise entaille des batailles, sainte poignée de mains se serrant en ce jour, et se serrant demain, et se serrant toujours ! Et ces roses qu'agitent ensemble ces foules amies semblent écloses du sang fier des champions défunts, comme pour exalter les fils dans une apothéose de parfums. Aussi : nous acclamons ta symbolique survenue qui chasse les corbeaux, ramène les colombes et parle d'alliance pure après les dures hécatombes ; et tous, en cette Tour dont l'esplanade a la forme d'un nid, peuples unis par une joie commune, tous, nous nous blottissons pieusement à l'ombre auguste de tes longues et divines plumes !
Aigle de gloire détaché du ciel tragique de l'Histoire, ô Victoire, salut !


Aux acclamations saluant l'œuvre du maître se mêlent des éclats de voix. Une discussion vient d'éclater entre deux mousquetaires ; et ceux-ci, après s'être jeté le gant à la face, mettent flamberge ou vent.
Que va-t-il se passer, grand Dieu ! « ding dong — les coquilles tintent » ; de part et d'autre, des coups sont parés ; le combat s'anime... Mais La Victoire, tenant à la main un rameau d'olivier, intervient. Les adversaires remettent l'épée au fourreau.
Le cortège se reforme. La musique du 19° prend la tête, immédiatement suivie par Louis XIV, et son porte-fanion; tous deux montent de superbes chevaux.
Mousquetaires, gardes-françaises et corsaires, conduits par Jean Bart, encadrent le char de la Victoire.
On félicite fort M. Saint-Pol Roux qui, souriant, va, vient, faisant les honneurs. Un mot charmant est dit à son adresse :
Regardez donc comme il a l'air heureux, chuchote quelqu'un.
Et une dame reprend :
Il a la mine heureuse des gens qui font une bonne action.
L'après-midi — pluvieuse malheureusement — s'achève par une bataille de fleurs. Dans une des automobiles fleuries ont pris place Mmes Perdriel-Vaissière et Priol, en magnifiques costumes de Bretonnes.
Citons enfin, comme dernière attraction, les joutes phocéennes, conduites par Jean Bart (M. Raguénès).
5 heures 30 : les danses vont commencer ; les joueurs de biniou montent sur leurs tonneaux. Mais la pluie redouble. C'est l'impitoyable averse. Un vrai déluge, devant lequel on doit battre en retraite.
Ruisselants, les Brestois galopent vers les vapeurs. Le Cotentin, bientôt bondé, appareille. Le Crozon est pris d'assaut ; mais de nombreuses personnes, faute de place, doivent se réfugier sur la passerelle où elles seront douchées pendant toute la traversée.
Ainsi s'acheva la fête organisée avec tant de soins par le poète Saint-Pol-Roux et ses actifs collaborateurs, parmi lesquels M. Thébault, notre sympathique concitoyen. Le bienfaiteur de Camaret peut néanmoins être fier de son œuvre ; les étrangers sont venus plus nombreux qu'on pouvait l'espérer, le commerce local en a naturellement bénéficié et les malheureux ne s'en plaindront certainement pas non plus.
E. A.

 
* héritiers
 
Camaret    tourisme    fête                       

article issu de : La Dépêche de Brest    

 
 
 

 

 

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