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 n° 3059

Drame à la réserve de Penforn, en Landévennec.

13/01/1931 

La région bretonne

D'un coup de revolver, un second-maître blesse grièvement un premier-maître venu le chercher pour le faire rentrer à bord du « Diderot »
LE MEURTRIER TENTE ENSUITE DE SE FAIRE JUSTICE EN SE LOGEANT UNE BALLE DANS LA TÊTE

La paisible et charmante localité de Landévennec — plus exactement de Gorréquer — située au sommet des coteaux qui dominent l'entrée de la rivière, a été, dimanche soir, le théâtre d'un drame d'autant plus lamentable, que ses mobiles sont d'une futilité dérisoire.
Depuis quelque temps, l'anse de Landévennec a retrouvé une activité qu'elle avait déjà connue autrefois. En effet, entre le bourg et le pont de Térénez, de nombreux navires de guerre en disponibilité sont venus s'aligner en une longue file.
Il y a là la vieille Jeanne d'Arc, le Diderot (bâtiment central des équipages), le Metz, le Mulhouse, le Sans-Souci, l'Eveillé, l'Epinal, le Porphyre, le Dehorter et un chasseur de sous-marins.
Les grands navires gris se reflètent sur le miroir sombre des eaux dormantes. De temps à autre, une chaloupe ou une embarcation découpent en vif argent un double sillage dans la rivière et des sonneries de clairon vont mourir d'écho en écho aux replis des contreforts boisés.
Les hommes qui vont à terre sont tenus de rentrer à bord à 16 h. 30. Il en avait été ainsi dimanche. Cependant, la patrouille qui, après l'heure de rentrée, passe, tant à Gorréquer qu'à Landévennec, avait, en revenant à bord du Diderot, rendu compte que le second-maître commis Louis Bollé, 25 ans, se trouvait encore à terre.
Celui-ci, en effet, comme s'il y eût été autorisé, avait décidé de dîner dans un restaurant des environs.
En présence de quelques personnes do l'endroit, il s'était fait servir et, nous dit un témoin, le repas s'était déroulé d'une façon parfaitement calme.
Louis Bollé paraissait en possession de tous ses moyens. Très calme, il se mêla à la conversation générale, parlant de sa famille, de son enfant et du petit dont il attend la naissance prochaine.
Aucune ivresse apparente. Rien qui puisse faire présager un geste meurtrier.
Bollé avait même dit :
« Eh bien, ce soir, je coucherai à terre. Ça me changera. »

Le drame
Cependant, comme à 20 heures, le second-maître commis n'avait pas regagné le Diderot, le premier-maître canonnier Yves Huonnic, 44 ans, de Pontrieux, et le second-maître Kermarec furent envoyés à sa recherche.
Quelques instants plus tard, ils trouvaient Bollé qui, son dîner achevé, s'apprêtait à poursuivre une soirée bien commencée.
Le premier maître Huonnic fit connaître à Bollé le but de sa mission. Celui-ci sembla prendre la chose assez bien. C'est sans difficulté, et parfaitement calme, qu'il suivit ses camarades.
Ainsi, les trois hommes, ayant quitté la grande route, éclairés par le fanal que tenait à la main le premier maître Huonnic, descendaient le sentier tortueux et glissant qui mène au rivage, face aux navires.
Il n'y eut pas, ou peu, de conversations.
Bollé dit tout à coup à ses compagnons :
« Alors, c'est comme ça que vous venez me prendre, bande de... »
« Mais c'est pour t'éviter une punition. »

A cet instant, les hommes arrivaient à un tournant du sentier abrupt. Bollé, comme s'il était soudainement devenu fou, sortit de sa poche un revolver — qui dit-on s'y trouvait toujours — et fit feu sur le premier maître Huonnic.
Celui-ci atteint d'une balle sous le maxillaire droit, la bouche presque traversée par le projectile, tomba à terre.
Alors le meurtrier, comprenant l'horreur et la stupidité de son geste de colère, se logea à son tour une balle dans la tête.
La scène tragique s'était déroulée en quelques secondes. Le fanal ayant roulé dans l'herbe, le second-maître Kermarec, trompé par l'obscurité fit une chute dans les buissons, et s'écorcha la face. Puis, il s'en fut à travers champs et s'égara.
M. Huonnic, cependant, avait eu la force de se remettre sur pieds, et son fanal à la main, descendit jusqu'à la cale pour appeler à l'aide.

L'enquête
Le Diderot est relié téléphoniquement avec Gorréquer. Aussitôt informé du drame, le capitaine de frégate commandant la base, se mit en relation avec la brigade de gendarmerie d'Argol.
Moins d'une heure plus tard, le brigadier-chef, accompagné d'un collaborateur, arrivaient sur place dans une automobile mise à leur disposition par un commerçant voisin.
Le second-maître Kermarec avait, regagné son bord, et fait un premier récit du drame.
Une patrouille composée d'un premier-maître, de deux seconds-maîtres, et de deux marins, venait d'emporter sur une civière, le meurtrier qui avait perdu connaissance.
Le médecin major Etienne Pierre, appelé, donnait bientôt les premiers soins aux deux blessés, et, vers 3 heures du matin, une chaloupe les conduisait au pont de Térénez, où une voiture ambulance de l'hôpital maritime attendait.

Pourquoi ?
Pourquoi Louis Bollé a-t-il tenté de tuer le premier-maître Huonnic ? Il serait véritablement impossible de le préciser.
Il semble que ce drame n'a pas eu de cause sérieuse. Geste d'impulsif, peut-être de malade.
Jamais cependant, sur le Metz, où il était appelé à travailler dans la journée, avant de regagner le Diderot, il n'avait eu d'altercation avec celui qui devait devenir sa victime. Il ne s'agit pas d'une haine. Il ne s'agit encore moins de jalousie, ou de rivalités.
Bollé aura été mis en colère par ce fait qu'on venait lui donner l'ordre de rentrer à bord.
Telle est la toute simple explication que certains donnent de ce drame lamentable.

L'état des deux blessés
Le premier-maître Huonnic et le second-maître Bollé ont été opérés hier matin à l'hôpital maritime, par le médecin principal Solcard. Les balles, que l'un avait dans le maxillaire gauche, et l'autre dans le crâne, ont pu être extraites.
L'état de la victime est, aux dernières nouvelles, satisfaisant. Celui du meurtrier est beaucoup plus grave. Les pronostics sont d'ailleurs réservés.
L'enquête va entrer ce matin dans sa phase décisive, car selon toute probabilité, les deux blessés pourront être interrogés.
P.-M. LANNOU

 
Dépêche du 16/01/1931 :
Ainsi qu'il était à prévoir, le second-maître commis Paul Bollé, 20 ans, malgré tous les soins dont il a été l'objet à l'hôpital maritime, n'a pas survécu à la blessure qu'il s'était faite après avoir accompli son acte meurtrier.
 
Landévennec    Argol    armée    réserve Penforn    fait divers               

article issu de : La Dépêche de Brest    

 
 
 

 

 

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