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 n° 314

Terrible incendie à Crozon : 8 morts.

18/11/1882 

L'incendie de Crozon

Le bourg de Crozon a été, dans la nuit de mercredi à jeudi, le théâtre d'une épouvantable catastrophe. La mairie a été incendiée ; huit personnes ont péri dans les flammes. Un de nos amis, qui habite Crozon, nous a adressé sur ce terrible événement la lettre suivante :

« A trois heures, jeudi matin, le feu a pris dans les combles de la mairie de Crozon. Un quart d'heure après, le bâtiment tout entier n'était qu'une fournaise : la violence du vent, qui soufflait en tempête du nord-ouest, a été cause que ce sinistre comptera parmi les plus grands malheurs qui aient, de mémoire d'hommes, affligé notre pays.
« La mairie de Crozon, où est installée l'école communale, et qui sert de logement à l'instituteur et à ses deux adjoints, a été bâtie en 1855. M. Cariou, l'instituteur, habitait le premier avec sa famille ; ses deux adjoints, MM. Jannou et Letourneur, couchaient dans les mansardes, ainsi que onze pensionnaires âgés de 10 à 12 ans. Vers trois heures du matin, les cris de ces enfants réveillèrent les voisins, et, peu de minutes après, toute la population fut sur pied. Le feu avait pris dans les mansardes qui regardent la place, et presque instantanément, les flammes, poussées par le vent, enveloppèrent le second étage tout entier, pénétrant d'un seul coup dans le dortoir des enfants qui, au milieu des flammes, apparurent aux fenêtres, et se dressèrent debout sur le toit en poussant des cris affreux. Nous avons assisté à ce spectacle ; il n'y a pas de termes pour en exprimer l'horreur. Que faire en présence de cet immense brasier ? Non seulement les pompes manquent à Crozon ; mais l'eau même y fait défaut. La seule, chose à tenter était de sauver tout ce monde qui hurlait aux fenêtres, au million de tourbillons de flamme et de fumée. L'escalier, par malheur, s'était embrasé le premier ; nul espoir de ce côté. A une fenêtre du premier étage, cinq personnes se pressaient, attendant une échelle : c'était l'instituteur, sa femme, la domestique, et deux tout jeunes enfants ; une échelle fut appliquée à temps pour les sauver : quelques secondes de retard, c'était la mort pour eux tous.
« Treize personnes restaient au second étage, sur les toits ou aux fenêtres des mansardes : M. Jannou, instituteur-adjoint, venait de se jeter dans la cour, et, en même temps que lui, un enfant de douze ans : le maître tomba sur le pavé, la tête la première ; on le vit inanimé, à travers les flammes qui dévoraient les portes et l'escalier : malgré le danger, quatre ou cinq braves traversèrent le rez-de-chaussée, et revinrent portant le pauvre adjoint dont le corps n'était plus qu'une plaie ; quant au petit élève, il n'avait eu aucun mal.
« Des échelles avaient été appliquées contre le mur de la rue Poulpatré : c'était de ce côté que se trouvait le dortoir des enfants. Avec des peines inouïes, on était arrivé à atteindre avec ces échelles presque le faîte de la maison, sous le toit ; des hommes courageux, montés sur les échelles, brisaient les fenêtres, pour y attirer les enfants ; l'un de ceux-ci réussit à se glisser le long d'une échelle ; c'est à ce moment que l'autre malheureux adjoint, M. Letourneur, réfugié dans le dortoir des enfants, parut au bord du toit; il voulut saisir l'échelle, quand, poussant un grand cri, il glissa, et tomba sur le pavé de la rue, les mains et le visage couverts de plaies, les jambes brisées.
Que devenaient les autres ? on ne les voyait plus ; on ne les entendait plus, et sans doute la flamme, plus dévorante que jamais, avait tout consumé. Vers quatre heures, en effet, à la lueur de l'incendie, on se montrait, à la fenêtre d'une mansarde, deux cadavres d'enfants, la tête tournée vers la rue, carbonisés et méconnaissables.
« En résumé, cet épouvantable désastre a fait au moins dix victimes : M. Jannou, transporté dans une maison du bourg, le crâne ouvert, un œil écrasé, le corps entièrement brûlé, a survécu une heure à ses horribles blessures : il est mort vers quatre heures et demie du matin. Son collègue, M. Letourneur, âgé, comme lui, de 20 ans, a reçu, chez Mme Lavanant, les soins des docteurs Louboutin et Landouard ; nous l'avons vu pendant la nuit; ses souffrances étaient déjà très vives.

Les brûlures des mains et du cou nous ont paru extrêmement graves ; de plus, la cuisse est fracturée. Ce matin, on craignait de ne pouvoir le sauver. D'après les renseignements que nous avons pu recueillir de la bouche même du malheureux instituteur, sept ou huit enfants, sinon neuf, ont dû être étouffés dans les flammes. Le neveu de M. Cariou, fils du maire de Brasparts, serait au nombre des victimes. Au milieu de la stupeur générale, la douleur de l'instituteur, frappé dans ses deux collègues, dans ses élèves, dans ses parents, est particulièrement émouvante.
« Le possible a été fait pour conjurer l'irrémédiable désastre : le maire, la gendarmerie, la population tout entière ont rivalisé d'efforts ; il y a eu, comme toujours, des actes individuels de courage, et beaucoup de noms pourraient être cités.
Nous avons vu, entre autres, une religieuse s'avancer jusqu'auprès de l'escalier en décombres, croyant sans doute qu'il suffirait de beaucoup de courage pour sauver ces petits êtres qui appelaient au secours* ; une pierre incandescente vint tomber à ses pieds ; elle recula, désespérée, tout en larmes. D'autres ont fait plus; nul ne mérite plus d'éloges.
« II est 10 heures du matin ; la garnison de Quélern est venue à notre aide au pas de course ; le feu est à peu près éteint ; mais il ne reste plus, de la maison d'école de Crozon, que des murs noircis dont la vue arrachera longtemps des larmes aux pauvres mères en deuil. »

Au moment de mettre sous presse nous recevons la lettre qui suit, datée d'hier matin :

« M. Letourneur a assez bien passé la nuit, se plaignant toutefois de douleurs intenses à la cuisse, et demandant l'heure à tout instant. Il a, lui-même, dicté une dépêche pour son père, à Ferrières (Orne).
« Hier, ignorant le nom d'un homme qui s'est signalé durant l'incendie par son audace inouïe et son sang froid admirable, j'avais eu le regret de clore ma lettre hâtive sans pouvoir vous le faire connaître. Son nom est dans toutes les bouches ici, et tout le inonde espère que le gouvernement saura récompenser dignement le dévouement de cet ouvrier. Il s'appelle Daniel Kerinnec, ancien marin, actuellement menuisier à Crozon. Déjà, dans différentes occasions, et notamment l'an dernier, le 11 décembre, dans un incendie, Kerinnec avait étonné la population par son courage ; hier, il était partout. C'est lui qui, au milieu de la cour environnée de flammes, est allé saisir le petit Quintric qui, comme M. Jannou, s'était brisé le crâne sur le pavé de la cour. C'est lui qui, au haut d'une échelle mal assurée, brisait les fenêtres du premier, essayant, mais en vain, de pénétrer dans le bâtiment qui n'était alors qu'une fournaise. C'est lui enfin qui, organisant par dessus les toits une double chaîne communiquant, au moyen d'échelles, avec la rue, a sauvé la maison de M. Odeye, et, par suite, tout un quartier du bourg. Je fais appel à votre large hospitalité pour proclamer l'admirable héroïsme de Kerinnec. On ne peut pas être assez reconnaissant pour de tels dévouements, si grands dans leur simplicité. "

Voici les noms des victimes:
« Jannou, instituteur-adjoint, mort à l'hôtel Bouillonnec, deux heures après sa chute sur le pavé de la cour, âgé de 20 ans, ce jeune homme a été enterré hier, à Lanvéoc, son pays natal.
« Quintric, de Rostellec, mort chez le docteur Louboutin quelques heures après le sinistre. Relevé dans la cour également.
« Les autres enfants, dont les noms suivent, ont été trouvés dans les décombres, quatre jeudi, deux hier matin. Ces restes informes sont absolument méconnaissables :
« Mérour, d'Argol ; Jaouen, de Rostellec ; Postic, de Trébéron ; Cariou, de Brasparts ; Le Bris, d'Argol ; Turpin, de Landévennec. Les funérailles ont eu lieu au milieu d'une énorme affluence de population. On remarquait la présence de M. le secrétaire-général de la préfecture et de M. l'inspecteur d'académie, partis jeudi pour Crozon, à la première nouvelle du sinistre.



source : archives départementales - cote 2 Fi 42/26
 
Ci-dessus la place de l'église, photographiée dans l'entre-deux-guerres.
La mairie, occupant l'angle de la place et de la rue Poulpatré, a été reconstruite sur l'emplacement même de la maison communale. Au moment du drame, celle-ci abritait la maison d'école (avec logement de fonction et dortoir), la mairie, le cabinet du juge de paix, et le prétoire.

* Dans la Dépêche de Brest du 14 avril 1894, un correspondant raconte comment la religieuse, Anne de Mesmeur, directrice de l'école Sainte-Anne de Crozon, a tenté d'arrêter un tragique incendie qui ravagea en décembre 1882 l'école publique de garçons — il y eut 9 morts — en aspergeant de l'eau miraculeuse de Lourdes sur les flammes. L'échec de la tentative pouvant avoir des conséquences néfastes pour la réputation de l'eau magique, on supposa [...] que quelque franc-maçon de la commune avait escamoté l'eau merveilleuse et l'avait remplacé par de l'eau ordinaire ou que [...] l'eau de Lourdes perdait avec le temps ses vertus magiques. D'autres firent remarquer que Notre Dame de Lourdes ne pouvait pas décemment faire un miracle en faveur d'une école laïque, une école du diable. (source : revue Avel Gornog n°17 p.67)

Plus de précisions dans l'édition du 22 novembre du Finistère
 
Crozon    incendie    école    enfant    religion               

article issu de : Le Finistère (Quimper)    

 
 
 

 

 

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