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s é l e c t i o n   d' a r t i c l e s    d e   l a   p r e s s e   a n c i e n n e

La famine de l'hiver 1902/1903

 

 

     De mauvaises récoltes, puis une absence presque totale de sardines, ont fait que les plus pauvres des pêcheurs du Finistère sud (presqu'île comprise) et du Morbihan, entament l'hiver 1902 démunis de presque tout.

     Le prix d'achat des sardines baissant en fonction de l'abondance du poisson, ils n'ont jamais l'occasion de faire un minimum d'économies les bonnes années. Aucun secours n'est prévu. Chacun tait sa misère. Jusqu'à ce que les députés du Finistère aillent à la Chambre, et qu'enfin la France entière se mobilise...

10/12/1902 Proposition de loi pour le secours aux pêcheurs du Finistère.

article issu de : Le Finistère (Quimper)

 

Depuis des mois, la presse locale signale que la pêche est nulle quasiment partout, en sud-Finistère et Morbihan.

La situation est devenue catastrophique pour les familles de pêcheurs.

Des députés bretons ont déposé une proposition de loi à la Chambre des députés.

 

A la Chambre des députés. — Secours aux pêcheurs.

Dans l'une de ses dernières séances, la Chambre a reçu la proposition de loi ci après, présentée par MM. Le Bail, Hémon et Guieysse en faveur des marins pêcheurs du Sud-Finistère et du Morbihan éprouvés par l'insuffisance des résultats de la pêche à la sardine pendant la campagne de 1902.

Messieurs,

La pêche à la sardine, qui fait vivre les populations du littoral du sud de la Bretagne, a été à peu près nulle cette année dans le département du Finistère et une partie du département du Morbihan.

De mémoire d'homme, jamais une campagne si désastreuse n'a plongé dans une misère plus grande tant de familles de marins et d'ouvriers.

Cette pénurie de pêche à la sardine a succédé à une campagne d'hiver très mauvaise dans les eaux de notre littoral, dépeuplées depuis quelques années par les chalutiers à vapeur de l'étranger.

Les usines qui fabriquent les conserves de sardines ont dû chômer cette année. Telle maison, par exemple, qui confectionnait d'habitude 30.000 caisses de ce poisson, en a fabriqué seulement 2.000 caisses en 1902.

Les ouvriers boîtiers et les manoeuvres n'ont pu travailler.

Les femmes et les filles de marins employées aux usines, qui joignent dans chaque ménage leur gain de saison aux faibles ressources que le chef de famille tire de la pêche, ont été condamnées au chômage.

Pour les seuls quartiers de Douarnenez, d'Audierne, de Pont-l'Abbé, Concarneau et Camaret, le nombre des pêcheurs est de 16.490, se livrant pour la plupart à la pêche à la sardine.

Si l'on calcule que le nombre des membres de chaque famille est en moyenne de 5 à 6, et si on ajoute aux familles de marins celles des ouvriers boîtiers et manoeuvres vivant de l'industrie des conserves, on arrive à constater que le nombre des habitants privés cette année des ressources qui leur assurent un minimum d'existence peut être évalué à 100.000 environ.

La délibération prise par le Conseil municipal du Guilvinec, le 8 novembre dernier, donnera une idée de l'étendue du désastre.

 

« Le Conseil :

« Considérant que la pêche a été, cette année, absolument nulle ;

« Attendu que, faute de pêche, toutes les usines ont chômé ; partant, les familles n'ont pu travailler. Il s'ensuit naturellement que toute la population, composée presque exclusivement de personnes ne vivant que du produit de la mer, est plongée dans la plus affreuse misère. Il y a même tout lieu de craindre que, par suite de cette situation critique, bon nombre de personnes succombent aux suites de privations.

« Le Conseil prie instamment M. le préfet et M. le député de la circonscription d'intervenir auprès du gouvernement pour solliciter un secours d'urgence en faveur de notre population maritime si cruellement éprouvée. »

 

              PROJET DE LOI

Article 1er. — Un crédit de deux millions (2.000.000 fr.) est ouvert aux ministres de l'intérieur et de la marine pour venir en aide aux populations maritimes et ouvrières du Sud-Finistère et du Morbihan, éprouvées par suite de la pénurie de la pêche à la sardine.

Article 2. — Le crédit ci-dessus sera imputé sur les fonds libres de l'exercice courant.

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06/01/1903 La Dépêche lance un appel à la charité publique.

article issu de : La Dépêche de Brest

 

APPEL À LA CHARITÉ PUBLIQUE

Pour les pêcheurs et les ouvriers d'usines

 

Le froid commence à se faire sentir, vif; la tempête sévit sans interruption, la saison se fait de plus en plus dure — et la misère, l'affreuse misère y est installée dans la demeure de nos braves pêcheurs bretons, à Camaret, Douarnenez, Audierne, Le Guilvinec, Loctudy, Concarneau et autres ports de notre département.

Cette misère, les représentants élus du Finistère à la Chambre et au Sénat, la dépeignaient, hier, en un éloquent appel inséré dans nos colonnes. L'union, féconde et complète, de tous, s'est faite sur le terrain de la charité et de la solidarité humaine.

Les victimes de cette misère, disent les signataires, sont plus de cent mille, car si le pêcheur, si l'ouvrier d'usine est atteint dans sa personne même, à plus forte raison l'est-il dans les siens — la femme, les petits ont faim et froid !

Il appartient au public de répondre au pressant appel des députés et sénateurs du Finistère ; et, pour permettre à nos concitoyens de venir en aide rapidement à leurs frères malheureux, nous ouvrons, dès aujourd'hui, une souscription dans nos colonnes.

1ère LISTE

La Dépêche de Brest.......100 fr.

M. Delobeau, sénateur du Finistère...100 fr.

Total 200 fr.

Les souscriptions seront reçues, dans nos bureaux, à toute heure du jour et de nuit.

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13/01/1903 La famine en Finistère n'est-elle pas pire que ce que l'on croit ?

article issu de : Ouest-Éclair (Rennes)

 

PÊCHE MARITIME

 

Pour les Pêcheurs bretons.

Un article de M. Pierre Giffard.

 

Le Français de ce matin, sous la signature de Pierre Giffard, son nouveau rédacteur en chef, publie un article ayant pour titre Pour les Bretons. Après avoir exposé la misère de toute la population côtière d'une partie du Finistère et du Morbihan par suite du mauvais résultat de la pêche, notre confrère ajoute :

Nous disions hier qu'un comité venait de se former à Quimper, qui va s'ingénier de trouver des ressources, qui va frapper aux portes officielles, intercéder auprès du gouvernement, des Chambres, des grandes industries en relation avec le pays. Il y a là dans cette action en commun des pasteurs du peuple breton, un symptôme si inquiétant, que je redoute pour ma part, en vieil ami de notre chère Bretagne, un malheur plus grand que celui dont nous parlions.

Dès hier soir, un de nos collaborateurs est parti pour Quimper. Il va parcourir la côte. Il conduira une enquête qui fera sans doute de pénibles révélations. Il mettra la grande France au courant de ce qui se passe dans la petite France celtique. Il est certain que les récits qu'il nous enverra toucheront le cœur de nos lecteurs, décideront d'autres cœurs et mettront en mouvement la charité publique.

 

Une fête rue Royale

Le ministre de la marine, d'accord avec le président du conseil, va organiser une fête qui sera donnée dans les salons du ministère de la marine et dont le produit sera destiné à soulager les infortunes qui

proviennent de la situation économique en Bretagne.

M. Tissier, chef de cabinet du ministère de la marine, partira très prochainement pour la Bretagne, où il fera une enquête sur place sur la situation des pêcheurs.

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13/01/1903 100.000 bretons souffrent de la famine.

article issu de : Le Figaro (Paris)

 

LA MISÈRE BRETONNE

 

Une effroyable désolation ravage la côte bretonne. Cette pitoyable Bretagne, terre âpre et méshaignante, est le champ clos où, du fond de l'histoire, des maux sans nombre livrent aux hommes des combats inégaux et la misère y pleure éternellement, comme si le flot courroucé qui bat les rocs de son rivage charriait en même temps des verges pour les hommes qui y traînent leur vie.

Point d'année où des hommes, partis pour jamais sur leurs lourds bateaux de pêche, ne soient pleurés dans leurs logis douloureux. Point de dimanche où des veuves et des orphelines, s'agenouillant sur la pierre des églises, ne dédient leurs oraisons à la mémoire du père ou de l'époux ravi par la grande mer.

Aujourd'hui, ce n'est plus d'un désastre local ni de douleurs isolées qu'il est question. De Camaret à Quiberon, toute la côte bretonne crie la faim et demande secours. Vingt villages sont ravagés comme par un cataclysme naturel. Quinze mille familles, près de cent mille victimes dressent leurs bras vers nous et implorent le salut...

Pourquoi cette misère ?

Un fait exceptionnel s'est produit cette année. Les bateaux sont partis à l'époque accoutumée. Ils se sont dirigés vers les mers d'où, à chaque saison, ils rapportent leur charge de sardines. Les pêcheurs ont jeté les filets dans le sillage des bateaux. Ils ont jeté la « rogue » qui attire la gourmandise du poisson. Mais le poisson n'est point venu. Les bancs de sardines avaient disparu. Et les bateaux sont revenus vides aux ports, comme ils les avaient quittés !

C'était la ruine pour le présent, et la désolation pour l'avenir.

M. de Kerjégu, député et président du Conseil général du Finistère, qui nous contait ces choses, ajoutait :

La pêche, ce n'est pas seulement du travail pour le pêcheur, c'est aussi du travail pour sa femme, pour ses enfants, pour les plus petits comme pour les plus grands. Tous se mettent à la tâche commune. Préparation du poisson, fabrication et fermeture des boîtes, toutes ces choses sont faites sur place dans des usines qui ont pour ouvriers les épouses, les veuves, les enfants, les orphelins, les petits garçons, les petites filles, toute la population de la côte bretonne.

» Pour toutes ces bouches, le travail, c'est le pain. Or le travail manque, et tous ces bras solides, toutes ces petites mains mignonnes et ardentes au labeur restent sans emploi. Nos trois grandes usines de Douarnenez, d'Audierne et de Concarneau sont, pour ainsi dire, fermées. L'une d'elles, qui expédiait chaque année trente mille caisses, n'en a pas fabriqué deux mille. Une autre, qui en fournissait quinze cents, en a fait trente-sept!

» Vous devinez ce qui s'est passé. Les rares ménages qui avaient quelque réserve d'argent l'ont vite épuisée. Il a fallu faire appel au crédit de l'épicier, du boulanger. Mais ce crédit lui-même s'épuise. Les hommes ont tenté de retourner à la pêche sur les côtes prochaines elles leur furent aussi inclémentes que les autres. Alors le boulanger, épuisé de crédit à son tour, et aussi peut-être pris de peur devant les créances qui grossissaient chaque jour, a fermé sa caisse et refusé son pain. Et, tous nos gens meurent de faim. Ils meurent de faim, littéralement et sérieusement, puisqu'ils n'ont plus de pain, puisqu'ils n'ont pas d'argent, puisqu'ils ne trouvent pas de poissons !

» La misère est épouvantable. La situation de nos quinze mille familles est navrante. Elle est désespérée pour le présent, et tragique pour l'avenir. Songez qu'à certaines il faudra plus de deux ans pour payer seulement leur dette au boulanger !

Mais c'est le jour présent qui nous occupe, c'est à la famine installée sur nos côtes qu'il faut parer, et tout de suite. »

Dans ce dessein, une réunion qui comprenait les autorités administratives, les représentants élus du département, les maires des communes atteintes, s'est tenue vendredi à Quimper, sous la présidence de M. Collignon, préfet du Finistère, et a immédiatement constitué un Comité général, placé sous les présidences d'honneur de M. Collignon et de M. l'amiral Roustan, préfet maritime à Brest, et sous la présidence effective de M. de Kerjégu.

En même temps, les sénateurs et les députés du Finistère rédigeaient l'émouvant appel que voici :

Une misère sans précédent règne parmi les pêcheurs de sardines de notre littoral breton, parmi les ouvriers et ouvrières employés dans les usines et que la pénurie de pêche a condamnés au chômage.

Un crédit a été demandé au Parlement. La somme qui sera votée ne pourra être mise à la disposition des intéressés avant plusieurs semaines.

En attendant, la situation des familles des marins-pêcheurs est très critique. Nos compatriotes souffrent de la faim et de privations de toutes sortes. Les mères de famille parcourent les villages pour solliciter des habitants des campagnes des secours en nature, que leur inlassable charité leur accordera toujours.

Il y a urgence secourir toutes ces misères.

En notre qualité de représentants du Finistère au Sénat et à la Chambre des députés, nous adressons un pressant appel à la charité publique en faveur de ces victimes qui sont plus de 100.000, et nous avons l'espoir que notre appel à la solidarité sera entendu de tous.

Il importe que des souscriptions et des fêtes s'organisent pour réaliser des secours importants, qui seront immédiatement distribués.̃̃

C'est donc de l'argent qu'il faut, et sans délai. Il faut que toutes les bourses s'ouvrent, que tous ceux qui le peuvent contribuent, par leur souscription, à donner du pain à cent mille Français laborieux qui agonisent. Il faut qu'un magnifique effort, où toutes les opinions se confondront, où toutes les générosités s'allieront pour une croisade sacrée, soit tenté, d'un bout à l'autre de la France. Car, en vérité, nous sommes ici en présence d'une calamité sans pareille et sans mesure.

On a vu une famille entière de pêcheurs se jeter à travers un champ, arracher de la terre des troncs de choux, et les dévorer comme des bêtes ! N'est-ce pas épouvantable ?

Toutes ces choses, le Président de la République en a entendu hier le récit de la bouche de M. Collignon, qu'accompagnaient MM. Pichon et l'amiral de Cuverville, sénateurs ; de Kerjégu, Cloarec et Le Bail, députés. M. Loubet a promis le patronage et le concours qu'on lui demandait. A la nation de suivre.

La presse de Paris, celle des départements porteront sur tout le territoire de la nation l'appel d'angoisse des élus du Finistère. Qu'il soit incontinent entendu ! La faim, n'attend pas.

Brécy.

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14/01/1903 Les premiers dons arrivent dans les rédactions des journaux

article issu de : Le Figaro (Paris)

 

La liste des donateurs que vous pouvez lire ci-dessous n'est pas spécifique au Figaro : tous les journaux, provinciaux comme parisiens, publie ces listes, parfois sur plusieurs colonnes.

 

Misère bretonne

 

A la suite de l'article où nous avons décrit l'effroyable misère dans laquelle sont actuellement plongées les populations de pêcheurs du littoral breton, nous avons reçu les dons suivants, témoignage de l'inlassable charité de lecteurs et d'amis du Figaro qui, sans y être sollicités, ont laissé parler leur cœur devant une détresse

Mme Batanero de Montenegro : 100 fr.

Mme la comtesse Ducros : 50 fr.

Mme Blas de Montenegro : 50 fr.

B. R. : 5 fr.

E. R. : 1 fr.

L. M. : 2 fr.

Gustave Beer, 7, place Vendôme : 100 fr.

M. L. : 5 fr.

Mme Georges Kohn 100 fr.

Mme Sulzbach : 100 fr.

Anonyme : 50 fr.

Mme E. Belhomme : 20 fr.

Mme L. de Pougy : 50 fr.

Marquis de Fiers : 10 fr.

Total. 643 fr.

Dès aujourd'hui nous ferons tenir cette somme, et celles qui nous parviendraient encore, à M. de Kerjégu, député, président du Conseil général du Finistère, qui a pris l'initiative des secours, réunissant dans un Comité tous les élus du département, sans distinction d'opinions.

Notre collaborateur Georges Bourdon est parti hier pour la Bretagne.

Mais il était impossible au Figaro d'envoyer un de ses rédacteurs regarder et décrire cette misère, sans apporter en même temps à ceux dont il allait écouter les cris de détresse un peu de pain. Nous avons remis à notre collaborateur une somme de 500 francs qu'il distribuera aux pauvres gens qu'il visitera. En semblable matière, le reportage est cruel s'il ne se double de charité. Ces 500 francs sont le versement de notre journal à la souscription que la bienfaisance de nos lecteurs a spontanément ouverte.

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15/01/1903 Comment une famine en France est-elle possible en 1903 ?

article issu de : Le Figaro (Paris)

 

Les élus du Finistère, sous la présidence du préfet Collignon, ont été reçus par le Président de la République, M. Loubet, puis ils adressent un appel à la charité publique. Tous les grands journaux parisiens le répercutent, plusieurs envoient des journalistes sur place. La "misère bretonne" va s'afficher à la Une pendant longtemps...

 

À TRAVERS PARIS

 

Des milliers de familles sont, en ce moment, sans pain, sur la côte bretonne. Voilà quatre ou cinq jours qu'on sait cela, et l'on est stupéfait que dans les préoccupations publiques une autre pensée subsiste.

Dans des villages de France, dans ces jolis villages du littoral, où l'été, nous allons délasser nos petites fatigues et nos neurasthénies, à quelques heures de Paris, la famine règne. C'est invraisemblable, mais c'est réel !

Comment cette chose inouïe, atroce, odieuse est-elle possible en 1903, pendant des jours, toute une population de la côte a eu faim !

On a conservé dans l'oreille les toasts enthousiastes où, naguère, en des banquets d'Exposition*, on célébrait « l'épanouissement de la civilisation dans le triomphe de la science ». Les convives économistes, sociologues, philanthropes, politiciens, avaient tout discuté dans leurs congrès.

Nul n'avait prévu la possibilité de cette tristesse. Nul ne s'était aperçu qu'il était indispensable de créer, dans des pays policés, une Caisse nationale de secours.

Au ministère de l'intérieur il y a, pour les besoins de la politique, des fonds secrets dont l'emploi ne s'avoua sous aucun régime. Comment n'y a-t-il pas, à côté de cet argent-là, une caisse d'assistance qui permette d'envoyer sans retard du pain aux malheureux qu'atteint un brusque désastre ?.

N'est-ce pas une pitié de penser qu'au lendemain des catastrophes, il faut organiser des bals, des fêtes, des souscriptions avant qu'une aide efficace parvienne à ceux qui souffrent ? La charité publique n'est jamais en retard; sans doute. Mais depuis une semaine bientôt, des pêcheurs, leurs femmes et leurs enfants meurent de faim dans le Finistère. Qu'ont fait les pouvoirs publics? Le gouvernement ne pouvait rien : il n'avait pas de crédits. La Chambre s'est réunie. Elle a nommé son bureau et choisi les questeurs chargés du soin de la buvette. Nous demandons qu'on créé la Caisse nationale de secours.

 

* Exposition Universelle de 1900, à Paris

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19/01/1903 Reportage : la famine sur la côte bretonne, hiver 1902/1903

article issu de : Le Figaro (Paris)

 

Du 15 au 20 janvier, Le Figaro publie les reportages du journaliste Georges Bourdon à Douarnenez, Audierne, Concarneau, Bénodet, Morgat, Camaret, etc. Nous avons choisi de reproduire ici deux de ses reportages, celui du 20 janvier étant consacré à Morgat et à Camaret.

 

MISÈRE BRETONNE

LE LONG DE LA CÔTE

(Par dépêche de notre envoyé spécial)

Saint-Guénolé, 18 janvier

Toute cette journée, j'ai fait, en sens inverse, la route que M. Tissier et le préfet du Finistère ont accomplie. Suivre M. Tissier? A quoi bon ?

Je sais que M. Tissier a fait sa funèbre tournée avec sérieux et avec bonté, visitant les logis, et laissant partout de l'argent; mais je ne suis ici ni pour escorter le délégué du ministre, ni pour contrôler l'administration.

Je mène mon enquête du mieux que je puis. Je vais partout; j'écoute toutes les lamentations, j'emplis mes yeux et mon cœur de l'horreur d'inimaginables spectacles et j'en ai la poitrine douloureuse et gonflée.

Je m'étais fait souvent des images de la détresse humaine; mais je n'avais jamais pensé que l'affliction des hommes pût être aussi lamentable. Depuis quatre jours je vais de malheur en malheur et je m'avance en plein charnier. Et ce charnier, je vous le jure, est pire cent fois que les égorgements des batailles. Je me dis que ces êtres qui se traînent et gardent l'apparence de la vie sont pareils à moi, qu'ils pensent, qu'ils souffrent comme moi, qu'ils peinent plus que je ne peinerai jamais. Ils sont citoyens de mon pays, ils parlent ma langue, ils participent comme moi à la vie nationale, ils font des gestes semblables à mes gestes. Je me demande s'il y a sur l'atome d'espace où nous sommes rassemblés, deux humanités distinctes et si elles doivent éternellement demeurer l'une à l'autre impénétrables. J'aperçois comme une dérision des tables magnifiques où la Révolution inscrivit la charte des Droits de l'homme, et depuis quatre jours ma mémoire machinale rythme dans ma cervelle les phrases de La Bruyère qui parlent de l'homme courbé sur la terre hostile et pareil à une bête.

De bonne heure, ce matin, embarqué sur le grand bateau de pêche du patron Poullou, je suis allé de Concarneau à Bénodet. Les pieds trempés, le visage ruisselant, les bords de mon chapeau transformés en gouttière permanente, mon vêtement et les deux pardessus que j'avais endossés — dont un dit « imperméable », ô ironie ! traversés comme si c'étaient des passoires, mes deux mains mouillées malgré une double paire de gants et les poches où je les tenais, je suis arrivé, éponge mouvante, à Sainte-Marine, en face de Bénodet, après une heure trois quarts de mer tranquille et de pluie rageuse.

Là, après une visite à un homme admirable, de qui je vous parlerai plus tard, M. de Thézac, créateur de l'Abri du Marin, je suis monté dans une guimbarde dont les stores mal joints excitèrent les malices de tous les vents conjurés, et c'est dans cet équipage que j'ai parcouru la côte désolée.

Je ne vous entraînerai pas avec moi dans ma course échevelée. Je ne vous conterai pas par le menu les misères de Sainte-Marine, de Lesconil, de L'Ile-Tudy, de Loçtudy, de Guilvinec, de Lechiagat, de Penmarch, de Saint-Guénolé, de Kerity, de Saint-Pierre, de Tréguennec, de Saint-Jean-Trolimon; mais je vous supplie de me croire sur parole elles sont affreuses.

Elles sont affreuses plus peut-être que partout ailleurs, parce qu'elles sont ici plus générales. Parmi tant de familles, il n'en est pas que la disette de poisson ait épargnée, et il n'en est pas pour qui la famine ne soit l'événement d'aujourd'hui ou la menace de demain. La plupart ont, devant la calamité, une résignation qui vient sans doute de l'excès du mal et qui me faisait frémir. Mais j'en ai vu de coléreux qui se redressent et se révoltent, et je confesse que ceux-là, je les ai aimés davantage pour ce que je sentais en eux de vie intrépide.

Un homme comme moi, me disait Charles Monot, à Guilvinec, un homme solide et jeune, est-ce que ça devrait être permis de me laisser mourir de faim ?

Charles Monot me parlait dans un jargon mi-français et mi-breton, que l'on me traduisait. Il a trente-trois ans, des épaules larges, une courte barbe noire, un gros visage énergique et furieux. Il a cinq enfants, dont l'aîné, une fille, a quinze ans; une femme toujours malade, « languissante », comme elle dit. Ils habitent une masure sordide, puante et sombre. Sa femme ni ses enfants, même la grande fille, de quinze ans, ne parlent français.

Pourquoi? lui dis-je.

Parce qu'elle n'a pas eu le temps d'aller à l'école. Il lui a toujours fallu aider la mère.

Sa petite sœur agitait les lèvres. Je me penchai. Elle articula quelque chose que l'on me traduisit. Cela signifiait « J'ai faim! »

Tout à l'heure, dans le logement de Jean Greguen, M. Tissier caressai la joue d'une des petites et la questionnait. La petite, qui ne comprenait pas, murmurait « Bara bara »

Qu'est-ce qu'elle dit ? fit M. Tissier.

Elle dit « J'ai faim »

Chez tous aussi, là comme ailleurs, même honte à avouer la misère. Contraints de mendier, ils attendent que la nuit leur ait fait à tous des visages pareils pour se présenter aux seuils hospitaliers. Ce n'est plus alors tel ou tel qui mendie c'est la misère anonyme et multiple qui tend obscurément la main.


GUILVINEC. Le syndic des gens de mer distribuant des bons de pain aux familles de pêcheurs.

 

Le croiriez-vous ? — me disait un de ces syndics de la marine que j'ai trouvés partout si empressés à leurs devoirs, si pitoyables au sort de leurs administrés, et émus d'une sollicitude si unanime et si touchante que j'en ai conçu beaucoup de respect pour le corps de ces braves serviteurs — le croiriez-vous ? Les femmes attendent le soir pour s'encapuchonner la tête et venir me demander du pain.

Vous vous souvenez que ce sont les mots mêmes dont se servait le maire de Douarnenez, à huit lieues de là. Pauvres gens! S'ils savaient combien nous respectons leurs maux et comme, au fond de nos âmes, nous en sentons peser sur nous une part de responsabilité; loin de les dissimuler comme des choses honteuses, ils les étaleraient au soleil comme des reproches.

Car la misère bretonne, dont nous nous émouvons aujourd'hui, elle n'est pas d'hier ni de ce matin, elle est de toutes les heures de la vie bretonne. A Guilvinec et à Lechiagat, le salaire moyen du pêcheur est, dans les bonnes années, de 600 francs; il est le même pour l'ouvrier soudeur. Celui de la femme employée à l'usine est de 150 francs. A Saint-Guénolé, le salaire moyen du pêcheur est de 600 à 700 francs. De même à Kérity, à Saint-Pierre, à Tréguennec, à Penmarch. A L'Ile-Tudy, il est un peu moindre : 600 francs pour l'homme, 150 pour la femme. Est-ce là le gain honnête de deux êtres laborieux et le prix de la vie pour une famille qui se compose, en moyenne, de six membres ? Or, ce salaire moyen, il est tombé, cette année, dans la circonscription de Saint-Guénolé, à 20 francs vous lisez bien, vingt francs pour toute une saison de pêche. A Guilvinec, il a été, pour les soudeurs, de 60 francs; et pour les femmes, de 12 francs.

Si ces chiffres vous stupéfient, réfléchissez que là où on a pêché, l'an dernier, quarante-trois millions de sardines, on n'en a pris, cette année, qu'un million six cent quarante-sept mille, et qu'au lieu d'en vendre pour 384.000 francs, on n'en a vendu que pour 34.000 francs — bien que la sardine, achetée en 1901 de 7 à 8 francs le mille, en ait valu, en 1902, 27 et 28. Comment vivent-ils ? Comment ne sont-ils pas déjà tous couchés; morts, aux creux de leurs âpres rochers? Voilà la question qui, inlassablement, me monte aux lèvres, sur le seuil de chaque taudis.

Je gagne trente sous par semaine à faire des filets, me dit Pierre-Jean Durand qui traîne sa patte blessée à la pêche et qui a quatre enfants (dont l'aîné a dix ans) et une femme qui sanglote.

Nous avons eu hier ce pain noir dont on nous a fait la charité, me dit la femme, longue, sèche et jaune de Sébastien Coïc.

Je tâte ce pain. C'est, paraît-il, du pain frais, il a la couleur du brou de noix et il est dur comme du silex.

Moi j'ai gagné six francs dans toute ma saison ! dit Jean Gréguen, soudeur.

Il a huit enfants. Son aîné a onze ans. Sa femme essuie, honteusement, une larme en se détournant. Ses enfants n'ont pas de vêtements. M. Tissier les a trouvés couverts de gros sacs c'est dans ces sacs qu'ils vivent, qu'ils marchent, qu'ils dorment.

Sur les huit mille habitants de Guilvinec et Lechiagat réunis, il y en a trois mille dont la misère est totale et le dénuement absolu. Il y en a autant dont la pénurie est extrême. Si tous ne sont pas réduits à la mendicité, c'est que plusieurs familles, là comme à Penmarch, ont un petit champ, c'est-à-dire des carottes, des navets et des pommes de terre. Sur les huit cent vingt-cinq pêcheurs de la circonscription de Saint-Guénolé, quatre cents sont affamés. Trois cents sur quatre cents sont dans la même détresse à L'Ile-Tudy.

Les commerçants, à leur tour, sont acculés. Le marchand de farine poursuit le boulanger qui ne l'a pas payé, et le boulanger, bientôt, traqué, mesure ou ferme le crédit des familles. Et, parce que le gros meunier a protesté la traite du boulanger de village, les petits enfants, dans les taudis, crient « Bara! » au délégué du ministre, qui passe.

Il faut voir briller les yeux et se relever les fronts quand, à ces pauvres êtres hébétés, on dit que les secours s'organisent et qu'ils auront bientôt à manger. Et il faut sentir trembler leur main dans la sienne lorsqu'à ces misérables qui vous regardent avec défiance et croient à une visite de curiosité on glisse soudain la petite pièce jaune ou la grosse pièce blanche qui est pour eux, avec un un peu d'espoir, la certitude du lendemain.

Ce soir, je suis content et je suis fier, j'ai laissé sur ma route beaucoup de petites oasis de bonheur, et j'en ai tant de joie que j'ose à peine songer aux effroyables et innombrables misères que j'ai traversées sans les consoler. La collecte de 930 francs que vous m'avez envoyée de la part des membres du Cercle des chemins de fer, le don de 300 francs que j'avais reçu directement d'un des amis du Figaro, joints au crédit que vous avez mis à ma disposition, ont été pour moi l'enchantement de cette journée.

Les journaux et les personnes de Paris qui pensent à nous sont bien bons, me disait un vieil homme à barbe grise et à l'œil aigu, sur une grève où je l'avais trouvé regardant la grande mer mystérieuse et mauvaise, on ne l'oubliera jamais.

Il ne se doutait pas que, de nous deux, ce n'est pas lui qui était le plus heureux!

      Georges Bourdon.

 
20/01/1903 Reportage d'un journaliste du Figaro à Morgat et Camaret

article issu de : Le Figaro (Paris)

MISÈRE BRETONNE

 

Crozon et Camaret

Par dépêche de notre envoyé spécial)

 

Camaret, 19 janvier.     

Me voici au terme de cette navrante tournée, las d'emplir mes yeux des spectacles d'une affreuse désolation, las de marcher dans la misère. Depuis hier j'ai parcouru la région de Crozon et de Camaret. De la pointe de Gador au cap de la Chèvre, du cap de la Chèvre à la pointe du Grand-Gouin, j'ai traversé, sous un ciel sombre qui par moments versait la pluie sur les routes défoncées, la lande infinie et désolée; plus tragique, encore, dans sa tristesse éternelle, que n'est la détresse des petites bêtes humaines qui s’y traînent.

Je suis ici au bout de la terre : devant moi, l'effrayant Océan ; autour de moi, au nord, au sud, à l'est, de quelque côté que je me tourne, partout des images d'affliction, des larves humaines qui implorent, des plaintes qui montent, de la faim qui vagit. Et cette extrême pointe de la terre, hérissée de rocs contre le courroux de la mer, est une plaine sinistre où la petite fleur jaune des genêts tressaille sous la brise avec des reflets de sang. Lorsque le rocher s'entr'ouvre et qu'une plage se dessine, des chaumières s'érigent le long de la grève, et de petites barques se balancent doucement au port. Les hommes qui les montent ne vivent ici, comme partout, que de la pêche. Aujourd'hui ils en meurent.

Je dois dire cependant que, de toutes les régions que la disette de poissons a atteintes et que j'aie visitées, celle-ci est la moins éprouvée : on n'y est encore qu'à l'avant-dernier jour de la faim, mais la faim est la calamité qu'il est aisé d'y prédire pour demain avec une rigoureuse certitude. Si beaucoup de pêcheurs d'ici ont encore une pomme de terre à mettre à la marmite et un boisseau d'orge à faire cuire au four, c'est qu'ils les cultivent et les récoltent eux-mêmes. La plupart sont, en effet, laboureurs en même temps que pêcheurs : ils ont un petit champ que la femme ensemence, tandis que l'homme est en mer, et c'est de ce petit champ qu'ils s'obstinent à vivre, à vivre aujourd'hui ; mais ce petit champ, la plupart l'ont en location, et le père Hervé me disait :

Nous sommes bien avancés, quand nous sommes obligés de vendre nos petites récoltes pour payer la location de la terre!

Seulement, ils ne payent pas le loyer de leurs terres et ils gardent leurs produits pour les manger : l'orge qu'ils récoltent est portée au moulin voisin, qui la réduit en farine ; la pâte est préparée à la maison par la femme et cuite au four du boulanger, lequel en prélève une partie pour son gain, — et voilà pourquoi j'ai trouvé, sur toutes les tables, les énormes miches de quinze kilos de ce misérable pain noir, chevelu de fétus de paille et dur comme le roc, dont je vous envoie un morceau afin que vous ayez une idée de la nourriture barbare à laquelle sont réduits ceux d'entre nos Bretons qui mangent encore.

 

 

Cette double fonction du pêcheur donne aux maisons de Camaret et de Crozon un aspect singulier. Ici, nous ne sommes plus à la ville, si j'ose dire, comme à Douarnenez, à Audierne ou à Concarneau, nous sommes au village. Le pêcheur a presque partout sa petite bicoque, une chaumière misérable partagée en deux dont une partie lui sert de logement et l'autre de débarras; devant la porte, parmi l'eau, la boue, le purin, un petit tas de fumier, et, dans le toit de chaume, un grenier. Ils louent ces taudis de quarante à quatre-vingts francs, somme déjà considérable pour ces pauvres gens, car elle absorbe le cinquième ou le sixième de leur gain. Malheureusement, en dépit de ses intérêts, le pêcheur tend de plus en plus à se désintéresser de la terre : il abandonne peu à peu le petit lopin qui, dans les années mauvaises, était la ressource suprême de sa misère. Hypnotisée par le mystère de la mer, son imprévoyance le jette follement. aux caprices de la dévoratrice et, enfant éternel que les ans ni les épreuves n’ont mûri, il confie allégrement à l'impitoyable flot son destin, celui de sa famille, celui de sa race.

Ce qui lui a permis aussi de supporter l'adversité présente, c'est qu'il ne pêche pas seulement la sardine : il cherche aussi la langouste et la raie, et bien que la pêche en soit moins fructueuse que celle de la sardine, bien que cette année elle ait été moins favorable aussi que les années précédentes, il y a, du moins, trouvé un maigre bénéfice et il a pu rapporter chez lui un peu d'argent.

Ne vous hâtez pas cependant de conclure que le sort de l'homme de Crozon et de Camaret soit fortuné. Je donnerai tout à l’heure des chiffres significatifs. Si, au lieu de remonter la côte, je l'avais descendue et si j'avais commencé mon voyage par l'anse de Camaret, je sens bien que le ton sur lequel je dis ces choses ne serait pas le même; mais je quittais des enfers si affreux que ceux où j'ai pénétré depuis hier me semblent, malgré moi, confortables au regard des autres. J'ai vu du pain ici... Combien de foyers, là-bas, où, si je n'y avais point pénétré, on se serait, ces soirs-là, couché sans manger !

 

 

J'ai eu, ce matin, la vision tragique de l'angoisse de ces malheureux. La barque où j'étais abordait le quai de Morgat. De loin, sur la rive, un homme, que je ne connaissais pas, me fit un grand salut et se précipita à l'accotement du bateau. A peine avais-je débarqué, il me salua de nouveau.

Monsieur le chef de cabinet, je...

Je n'étais pas Tissier, et je le détrompai, en souriant. A quelques pas, un groupe de pêcheurs s'avançait, et un grand gaillard, qui avait des cheveux gris et les yeux chassieux, entreprit une harangue préparée :

Je vous suis envoyé par mes collègues, les pauvres pêcheurs, pour vous dire... "

Il me prenait aussi pour M. Tissier et l’air de son visage donna à sa déconvenue l'apparence d’un cataclysme. Mais j'interrogeai ce pauvre homme. Il s’appelle Jean Herjean ; il a soixante ans et deux grands fils, de vingt-six et de vingt-huit ans, idiots. Il gagne 17 francs par mois : c'est tout son avoir.

Et vous êtes bien malheureux ? fis-je.

Il éclata :

Oh! je ne vous parle pas de moi, monsieur. Non, non, ne pensez pas à moi. Mais je pense à mes chers collègues, les pauvres pêcheurs, les chers collègues qui sont si à plaindre, qui n'ont rien, monsieur, rien de rien, et qui sont dans une misère si grande qu'on ne peut pas la dire. Moi, quand je les regarde, je me trouve très heureux avec mes 17 francs par mois; mais eux, il y en a qui ne gagnent pas un sou. C'est pour eux que je vous parle, c'est pour ces pauvres chers collègues qui... que... enfin je ne puis pas vous dire...

Il se détourne contre un mur, et ses petits yeux chassieux se mirent à pleurer comme des fontaines, et je ne pensai pas du tout, je vous le jure, à trouver comiques ces mots de « chers collègues » qui sonnaient comme un glas dans sa vieille bouche tremblante. Ah ! j'en ai rencontré aussi, des misères, affreuses et inconcevables ! Le malheur m'apparaît comme une iniquité monstrueuse. Je me sens contre lui autant de révolte qu'il m'inspire de pitié. Chacune des détresses que j'approche me semble un drame nouveau, exceptionnel et inouï : elle suscite en moi une impression toujours neuve. Je me dis que je n'en ai point encore rencontré de semblable et que je n'en reverrai plus, et depuis huit jours j'avance au milieu de cette désolation, dans un tumulte prodigieux de colère et d'attendrissement.

 


MORGAT. Environs de Morgat, paysannes au travail (vers 1900).
photo (aristotype, épreuve au citrate) d'Henri Lemoine © ADAGP Paris 2014, source : musée d'Orsay, Paris

 

Entre cinquante autres, voici le tableau qui m'est apparu hier, dans une chaumière basse, humide, sombre, sordide. La veuve Postic est couchée ; elle est malade d'un mal qui la tient à la poitrine et qu'elle ne peut pas me définir davantage. Elle reçoit les soins du médecin de l'Assistance. Elle a cinq enfants, dont l'aîné a quinze ans. Ils sont tous là autour d'elle. Elle est seule à les faire vivre. Elle fait le commerce des œufs ; c'est-à-dire qu'elle achète des œufs à la campagne et va les vendre à Brest. Pour cela, elle fait, à pied naturellement, le trajet de Morgat au Fret : sept kilomètres. Elle prend, au Fret, le bateau ; le passage (aller et retour) lui coûte un franc, et le transport de son panier au Fret, par la voiture, il lui coûte vingt-cinq centimes. Elle a, dans un coin, le précieux panier, avec vingt douzaines d‘œufs, et pas un sou, pas un morceau de pain chez elle.

— Comment avez-vous payé vos œufs ?

— J'ai emprunté à plusieurs voisins: je les rembourserai en revenant de Brest.

Elle veut aller demain à Brest pour vendre ses œufs.

— Mais vous êtes malade, vous ne pouvez pas vous tenir debout. Il pleut.

— Il faut bien manger!

— Mais comment payerez-vous la voiture pour votre panier, le bateau pour vous ?

— On me laissera passer pour rien. Je payerai sur mon bénéfice en revenant.

— Combien gagnerez-vous sur vos vingt douzaines ?

— C'est selon. Trois sous peut-être par douzaine... Quelquefois moins, quelquefois rien.

— Alors, si vous vendez bien, vous aurez demain trois francs de bénéfice, moins vingt-cinq centimes de voiture et un franc de bateau, soit un franc soixante-quinze en tout ? et vous aurez fait quatorze kilomètres à pied, dans la boue !

— Oui.

Je regardais ces œufs, je regardais ces petits qui avaient faim.

— Pourquoi ne faites-vous pas cuire des œufs pour vos enfants, puisqu'ils n’ont rien à manger ?

Alors, pour la première fois, elle sourit, mais d’un sourire douloureux et morne, et elle fit :

Oh ! c'est trop cher!

Et puis elle se mit à pleurer dans ses draps.

Cette scène-là — ou des scènes pareilles — combien de fois l'ai-je vécue ! Au surplus, voici qui vous renseignera exactement sur l'état de cette région. La circonscription de Crozon comprend : Morgat, Rostudel, La Palue, Dinan et Le Caon; celle de Camaret : Le Fret, Rostellec et Saint-Fiacre, — soit, en tout, dix ports. Les deux réunies, comptent environ trois mille deux cents pêcheurs, sur lesquels onze cents environ sont uniquement des sardiniers. Or les sardiniers de Crozon, qui gagnaient d'ordinaire de 700 à 800 francs, n'en ont gagné que 400 en 1901 et 150 cette année : 550 francs en deux ans. Ceux de Camaret, qui gagnaient de 600 à 700 francs, n'en ont eu que 120. Le déchet des usines a été dans la proportion de quatre à un.

Je crois que je n'ai besoin de rien ajouter à ce lamentable bilan. Si une quinzaine de grands bateaux de Camaret ont eu la hardiesse d'aller, cette année, pêcher le homard sur les côtes anglaises et jusque dans le canal de Bristol, et si chacun de ceux qui les montaient en a rapporté 1.200 francs, ce n'est que l'entreprise méritoire d'une centaine d'hommes. Si la plupart des pêcheurs ont un petit champ qui leur donne des pommes de terre, ce petit champ, bientôt, aura épuisé ses trésors, et si l'on a un peu de pain noir aujourd'hui, on n'en aura plus demain; et la vérité, c'est une situation affreuse et désolante dont ce serait un crime de se désintéresser. Déjà M. Antoine s’est souvenu* qu'il vient respirer chaque année Camaret, l'âcre odeur des goëmons et y cueillir la petite fleur mélancolique de la timide bruyère ; mais, en regardant l'anse de Morgat, en foulant le sable uni de sa plage, je songeais que, sur cette plage jolie, dans cette anse où tant de grâce se mêle à tant de beauté, des baigneurs, chaque été, viennent demander à la Bretagne un peu de quiétude et de joie. Qu’ils pensent que l’on y pâtit maintenant, que de pauvres petits enfants ont faim, que des larmes coulent, au bord de la grande mer, des yeux chassieux des vieux pêcheurs !...

                Georges Bourdon.

* André Antoine a organisé une soirée dans son théâtre au profit des pêcheurs de Camaret (lire ci-dessous, 23/01/1903)

 
22/01/1903 Donateurs très nombreux pour les pêcheurs bretons

article issu de : Ouest-Éclair (Rennes)

 

POUR LES PÊCHEURS AFFAMÉS

 

Nous sommes heureux de constater que le magnifique élan de pitié, de sympathie et de souscriptions en faveur des marins malheureux ne s'est pas ralenti. Le Gaulois a aujourd'hui recueilli au total 161.000 fr. la Croix, 20.000 fr. la Dépêche de Brest, 15.000 fr., le Figaro, 59.000 fr., la Compagnie de l'Ouest a envoyé 5.000 fr., la Grande Chartreuse, 10.000 fr., etc.

En ce qui nous concerne, nous avons adressé hier 300 fr. à M. le recteur de Penmarc'h; 300 fr. à M. le recteur de Tréboul; 300 fr. à M. le recteur du Camaret; 200 fr. à M. le recteur de Guilvinec; 200 fr. à M. le curé de Crozon; 300 fr. à M. le curé d'Audierne; 200 fr. comme second versement, a M. le curé de Concarneau qui, pour le premier envoi, a bien voulu nous adresser le télégramme suivant :

Reçu les 500 francs, remercions vivement direction Ouest-Eclair.

CURÉ Concarneau.

 

Une lettre émouvante

Nous avons reçu d'autre part la lettre ci après, que son auteur nous pardonnera de publier, bien qu'elle ne fût pas destinée à la publicité.

Moëlan (Finistère), 20 janvier 1903.

Monsieur le Rédacteur,

C'est toujours une chose pénible que de tendre la main.

Permettez-moi cependant de vous faire savoir que Moëlan a de 91 à 100 bateaux et tous montés par des Moëlanais. Il est vrai que mes chers paroissiens ne sont pas aussi malheureux que les marins d'Audierne, Concarneau, Guilvinec. La plupart d'entre eux ont leurs maisons et quelques lopins de terre; cependant cette année plusieurs sont dans le besoin et leur recteur (dont le traitement est supprimé) ne peut lui-même venir en aide à personne.

Veuillez bien, etc.

Moullec, recteur

Nous avons aussitôt adressé 200 francs au digne recteur, en attendant que nous puissions mieux faire. Merci à nos lecteurs du bien que nous permet de faire leur inlassable générosité !

 

NOTRE SOUSCRIPTION (7e liste)

Total des listes précédentes : 3.378f.95

M. Huchet, Paris : 10f.00

M. l'abbé Julou, recteur de Loguivy-Plougras : 5f.00

M. Alfred Faruel, tailleur, Plurien : 2f.00

M. Havy, bottier, Plurien. 3f.00

Un père de famille de Fougères : 0f.75

M. le docteur Gringoire, Redon : 10f.00

M. Laurent Gayet, avoué, Redon : 5f.00

M. Julien Lepennetier, avoué, Redon : 5f.00

M. Lemoine, manufacturier à St-James (Manche) : 20f.00

Un breton exaspéré : 3f.00

[...]

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23/01/1903 Pierre Loti au secours de ses amis bretons

article issu de : Le Figaro (Paris)

En faveur des Bas-Bretons qu'il a vus à l'œuvre sur toutes les mers et dont il célébra, en d'illustres livres, l'âme naïve et vaillante, notre éminent collaborateur Pierre Loti nous adresse les lignes qu'on va lire, fraternel appel qui aura de l'écho dans les cœurs.

J'avais jadis fait appel, ici même, à mes amis inconnus, pour quelques familles de nos pêcheurs d'Islande, frappées par une terrible suite de naufrages en une même saison; aussitôt, on m'avait beaucoup donné j'avais eu l'inoubliable joie d'aller à Paimpol partager tout cet argent entre des petits orphelins, des veuves, des vieilles mamans en coiffe, et tout ce monde avait été sauvé de la misère. Depuis, quand il y a eu de grands désastres sur la côte bretonne, on est souvent venu à moi grâce à la générosité de ces amis qui avaient si largement répondu à mes sollicitations. Je suis resté l'un de ceux auxquels on pense là-bas, dans les hameaux de pêcheurs, l'un de ceux auxquels on écrit lorsqu'on est en trop grande détresse. Et, malgré cela, jamais jusqu'à ce jour je n'ai osé renouveler ma tentative, craignant d'abuser, de ne plus réussir.

Mais voici quinze ans bientôt que je n'ai rien demandé. Qu'ils me pardonnent donc, mes amis inconnus, de revenir à la charge, de leur adresser un appel encore plus pressant qu'autrefois, une plus anxieuse prière! Je le fais presque avec la crainte qu'ils ne m'écoutent plus: il y a des choses qui ne se recommencent pas; en outre, il me semble que la faveur, toujours un peu capricieuse, n'est plus autant à nos pêcheurs de Bretagne; on a trop entendu parler de leurs faits et gestes, on s'en est lassé...

Et, cependant, ce serait l'heure ou jamais d'avoir pitié d'eux. L'injuste détresse est là à son comble. Ce ne sont pas seulement quelques familles en deuil, ce sont des milliers de petits enfants qui ont froid et qui ont faim.

On sait à peu près ce qui est arrivé. La grande pêche, dans les mers lointaines du Nord, a été nulle cette année. Nos pêcheurs sont donc bien vite rentrés, espérant, sur nos côtes, avoir encore le temps de gagner du pain pour l'hiver; mais la pêche côtière a été nulle aussi.

Un changement s'est fait dans les coutumes immuables des bêtes de la mer; ces myriades de petites vies silencieuses et inconscientes, qui, depuis des siècles, suivaient chaque année le même parcours ont changé de route, qui dira pourquoi ? tout simplement les sardines ne sont pas venues, et, à cause de ce petit fait de rien du tout, presque ridicule à dire, voici la ruine pour des milliers d'hommes qui, de père en fils, vivaient de la rude pêche et ne connaissaient que ce dangereux métier.

La misère a gagné de proche en proche ; dans les hameaux, les boulangers, ruinés pour avoir fait trop crédit, ont fermé leurs humbles boutiques ; les paysans d'alentour ont bien un peu aidé leurs frères du rivage, donnant ce qu'ils pouvaient, aux enfants surtout, des pommes de terre, des racines, des graines ; mais la faim pour tout de bon est apparue... Tout cela, si brusque et si imprévu ! Qui est-ce qui aurait imaginé qu'elles pourraient ne plus venir à leur époque, les sardines, qui sont depuis des temps la ressource de toute une population, sur lesquelles on était habitué à compter comme sur la chaleur du soleil ou l'arrosage de la pluie ?

De nos jours, n'est-ce pas, on a l'air de conter quelque histoire du vieux temps, lorsqu'on parle de faim et de famine. Pourtant ils sont là, tout près de nous, les villages où l'on n'a pas de pain, dans le sens le plus absolu de la phrase et le plus cruel. Ces petits enfants qui pâlissent et qui, sans avoir mangé, se traînent encore à l'école parce qu'il y fait moins froid (on m'écrit de Bretagne ce détail), sont ceux-là même que, sur les plages cet été, les amis que j'implore avaient pu voir joyeux et roses. Et ces gens qui souffrent sont, à leur manière, une élite française, une élite de courage et d'endurance, une élite de naïve honnêteté.

De tous côtés, de pauvres lettres m'arrivent, timbrées de différents villages bretons. Des marins que j'avais eus sous mes ordres au service et qui, rentrés au pays, venaient de fonder une famille, vivaient à peu près heureux dans leur métier sain et dur, se souviennent de moi et m'appellent au secours.

Je supplie mes amis inconnus d'avoir pitié d'eux.

Pierre Loti.           

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23/01/1903 Gustave Toudouze au secours des pêcheurs de la presqu'île

article issu de : Le Figaro (Paris)

 

Bals, festivals, concerts sont organisés pour recueillir de l'argent et venir en aide aux pêcheurs du Finistère, et comme chaque jour, sous le titre "La misère bretonne", le Figaro rend compte des initiatives et publie les listes des donateurs.

En ce 23 janvier, c'est d'André Antoine que l'on parle. Cet habitant estival de Camaret a donné dans son théâtre parisien une représentation au profit des pêcheurs.

 

LA MISÈRE BRETONNE

 

AU THÉÂTRE ANTOINE

Nous l'avions bien dit. Les résultats de la matinée d'hier ont dépassé toute espérance. Les recettes maxima de ce théâtre si petit et où M. Antoine a fait cependant de si grandes choses oscillent d'ordinaire entre 3,300 et 3,500 francs. Hier, la recette a dépassé 10,700 francs. II y aura quelques misères de plus soulagées au pays breton. Dans la presqu'ile de Crozon, tout au moins, car, de concert avec les peintres Cottet et Mauffa, M. Antoine a tenu dans l'impossibilité où ses amis et lui étaient de secourir toute la Bretagne à venir en aide tout d'abord aux habitants de ce coin où, chaque année, ils vont se reposer des fatigues de l'hiver. Pour secourir les habitants de la presqu’île, depuis Morgat, Crozon, La Palue, le cap de la Chèvre jusqu'à Camaret et Le Fret, il fallait agir vite, car on a faim là-bas, et les secours officiels, jusqu'à présent, se sont réduits à des sommes dérisoires. Sur l'initiative d'Antoine, M. Gustave Toudouze un vieil habitué de Camaret lui aussi, est parti, deux heures après la représentation. Il emporte la recette. Et il distribuera cet argent conformément aux vœux de ses amis.

Il nous a dit hier comment il comptait procéder :

Je compte m'adresser au maire de Camaret, que je connais particulièrement, homme très intelligent et très sûr. Je vais faire appel au recteur, à l'instituteur, au commissaire de la marine, au médecin, aux syndic de la mer et maître de port, aux conseillers municipaux. Je leur soumettrai les intentions d'Antoine et de Cottet, absolument d'accord avec moi pour la manière de venir en aide aux pêcheurs et aux autres.

Car à côté des pêcheurs se trouvent les soudeurs de boîtes et les frituriéres ou fritouzen employées dans les usines à sardines et qui meurent également de faim.

Sur la manière dont l'argent recueilli hier va être employé là-bas, M. Gustave Toudouze nous a fourni également d'intéressants détails :

Mon intention est de ne pas donner d'argent à ses malheureux, qui, dans l'état de misère où ils se trouvent, ne penseraient qu'à boire pour s'étourdir et oublier leur misère. Ce qu'il faut, c'est ouvrir des crédits chez les fournisseurs, boulangers, épiciers, bouchers, éteindre une partie des dettes, sinon tout, car les commerçants aussi sont intéressants, eux qui ont vendu à crédit et se sont trouvés ainsi les premiers qui soient venus au secours de leurs malheureux compatriotes. Il y aurait bien d'autres choses à faire; mais l'essentiel peut se résumer en ceci : prévoir et assurer l'avenir, faire en sorte que les pêcheurs puissent vivre, manger, jusqu'au moment où la pêche pourra reprendre, c'est-à-dire avril ou mai. Je compte aussi demander la création de sortes de fourneaux dans les deux hôtels de Camaret, l'hôtel de la Marine, tenu par Mme Dorso, la doyenne du pays, et l'hôtel de France, tenu par Mme Le Goff. On donnerait des soupes, des aliments chauds que l'on pourrait prendre sur place ou emporter. Voilà comment on pourrait opérer.

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25/01/1903 Distribution de pain.

article issu de : La Dépêche de Brest

 

CAMARET

Le maire de Camaret, le commissaire de l'inscription maritime et les autres membres du comité local de secours aux pêcheurs si durement éprouvés se sont réunis le 22 janvier et, allant au plus pressé, ont distribué des bons de pain aux plus nécessiteux. Il en a été délivré 1.958 kilos, et les demandes, justifiées hélas ! continuent à affluer.

Le comité se réunira ainsi chaque soir.

 

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27/01/1903 Impressions de M. Gustave Toudouze au retour de Camaret.

article issu de : La Dépêche de Brest

 

La crise sardinière en Bretagne

 

CAMARET

Hier soir, au débarcadère du port de commerce, nous avons eu la bonne fortune de rencontrer M. Gustave Toudouze, le littérateur bien connu, qui, accompagné de son fils, arrivait de Camaret, où il était allé porter le produit de la matinée donnée jeudi dernier, au théâtre Antoine, au bénéfice des pêcheurs de la région. M. Gustave Toudouze, qui va chaque été à Camaret depuis 17 années et qui a étudié ce joli petit port et ses habitants dans plusieurs de ses romans, connaît admirablement les besoins de cette partie de la Bretagne, son caractère et ses mœurs. C'est pourquoi nous tenions à recueillir son impression sur la crise actuelle, à son retour de Camaret, car nul n'était plus qualifié pour donner en ce moment une indication utile et d'importants renseignements à ceux qui, tout en sauvant le présent, se préoccupent de pourvoir à l'avenir. Nous savions, en effet, que M. Gustave Toudouze avait tenté d'organiser à Camaret ce que nous voudrions voir organiser partout : la lutte méthodique contre la crise sardinière.

Qu'a-t-on fait à Camaret pendant votre séjour ?, lui demandons-nous.

Ayant réuni en un véritable comité non seulement les notabilités de la commune, mais aussi les patrons de barque, j'ai causé avec eux des meilleures mesures à prendre pour faire servir la somme que j'apportais à empêcher le retour d'une pareille calamité. Avec l'admirable esprit de solidarité que je leur connaissais déjà, leur intelligence si active qui leur fait voir immédiatement les moyens les plus énergiques de se tirer d'affaire, je savais qu'ils iraient droit à la solution la meilleure.

Ils ont décidé de constituer aussitôt, avec les 10.000 francs que je leur ai apportés, une sorte de caisse de prévoyance, une arme pécuniaire pour organiser le début de la campagne sardinière de 1903, laquelle commence, comme vous le savez, dans quelques mois.

Avec cet argent, qui ne sera dépensé qu'avec la plus extrême réserve, ils entameront la campagne et sont décidés à ne l'employer qu'à bon escient, prudemment, méthodiquement, en achats d'engins, de rogue, en soutien des pêcheurs sardiniers dont la pêche détestable de 1902 a englouti les maigres économies.

Je ne vous cacherai pas combien j'ai été profondément ému de les trouver si ouverts aux conseils que je venais de leur donner, combien je me réjouis de cette attitude excellente, de ces projets virils, répondant si bien aux intentions des amis connus ou inconnus dont je leur apportais le secours pécuniaire. Il y a là, me semble-t-il, un exemple que Camaret donne à tous, une très suggestive leçon de choses pour la Bretagne sardinière entière. Ce qu'une initiative privée essaie à Camaret ne pourrait-il être appliqué en d'autres lieux ?

Il me semble que ce serait un renseignement à faire connaître pour le profit de tous. C'est ainsi que l'élan de solidarité qui a poussé tant de cœurs généreux à soulager la misère bretonne aura son plein et complet effet.

Et c'est avec ce sentiment très net que je regagne Paris. Grâce à l'admirable effort de mon excellent ami André Antoine, au concours du peintre Cottet, de tant de généreux artistes et écrivains, j'ai pu apporter notre aide à ce Camaret, sentinelle avancée de votre Brest, la citadelle de la puissance maritime française. Si c'était un devoir d'humanité, n'était-ce pas aussi un devoir de patriotisme ? termine en nous quittant M. Gustave Toudouze, que nous remercions des renseignements qu'il nous a si obligeamment communiqués.

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28/01/1903 Bilan de la situation des pêcheurs.

article issu de : Le Finistère (Quimper)

 

Ci-dessous, principaux extraits d'un long article du Finistère décrivant la situation 15 jours après l'appel des députés finistériens auprès de leurs collègues parisiens.

 

POUR LES MARINS-PÊCHEURS.

 

C'est d'un élan unanime que le Sénat, après la Chambre, a voté le crédit de 500 mille francs pour venir en aide à la détresse des malheureux pêcheurs du Finistère. Pas une voix ne s'est élevée contre cette proposition et, comme nous le constations récemment, les malheurs publics, dans notre généreux pays, ont le privilège de faire taire tous les dissentiments et d'apaiser toutes les discordes.

De son côté, la presse de toutes les opinions s'est rencontrée dans le même sentiment de commisération et de pitié. On peut même dire que c'est grâce à elle, grâce à sa publicité et à son initiative que les premiers secours ont pu être distribués.

S'il avait fallu attendre, en effet, les subsides administratifs, bien des infortunés seraient restés sans secours et sans pain. Aux premières nouvelles de la disette qui frappait toute une population, plusieurs de nos confrères se sont immédiatement transportés dans les bourgades et les villages en proie à la famine ; ils ont visité les familles où régnait une noire misère en y laissant l'obole de leurs premières souscriptions ; ils ont ouvert des crédits chez les boulangers et les fournisseurs, garantissant de tout payer, et un peu de bien-être a pu faire place à l'affreux dénuement dont on connaît l'affligeant tableau.

 

Dons et souscriptions.

Les dons continuent d'affluer pour soulager la détresse de nos populations côtières.

Les sommes réunies par le Crédit Lyonnais dépassent 400.000 fr.

Le conseil municipal de Paris a porté sa subvention à 20.000 fr. ; le pape Léon XIII et le duc d'Orléans ont envoyé chacun 4.000 francs.

M. Hémon vient de recevoir de l'Est-Républicain, de Nancy, un troisième chèque de mille francs, provenant des souscriptions reçues par ce journal.

Les professeurs, élèves et amis du collège de Verneuil (Eure) ont ouvert une souscription. Ils ont déjà réuni une somme de 200 francs qui seront distribués en bon de pain aux élèves de l'école primaire de Concarneau, fils de marins nécessiteux.

La maison Violet frères a remis par l'entremise de M. Lambert Violet, une somme de cent francs à l'adresse du comité central.

Le Français a reçu d'un généreux anonyme la somme de 20.000 fr.

Le conseil municipal de Roscoff a voté une somme de 300 francs.

Le grand bal de charité donné à Douarnenez, a produit la somme de 226 fr.10.

La représentation théâtrale organisée dimanche soir à Châteaulin par un groupe d'amateurs a eu plein succès et a produit une recette de 170 francs.

La souscription du Figaro n'est pas loin d'atteindre 100.000 francs. Le journal annonce que la répartition de cette souscription sera faite exclusivement par les soins du comité que préside M. de Kerjégu, et qui est composé des sénateurs, députés, conseillers généraux et d'arrondissement, des maires ou adjoints et des représentants des inscrits maritimes de toutes les communes sinistrées.

"C'est la garantie la plus absolue, dit-il, de l'emploi le meilleur, puisque la politique est étrangère à ce comité, qui est formé en dehors des partis par tous les partis".

En vertu d'instructions du sous-secrétaire d'Etat des postes et télégraphes, depuis hier, 27 janvier, les souscriptions en faveur des populations maritimes bretonnes sont reçues sans frais dans tous les bureaux de poste.

 

La distribution des secours.

Dès mercredi dernier, ainsi que nous l'avions annoncé, a commencé, par les soins des comités locaux, la répartition des sommes allouées à chaque commune sur le premier secours de 100.000 fr., dont l'emploi avait été décidé dans la dernière réunion du comité central.

Dans la plupart des communes, ces sommes ont été converties en vivres et bois de chauffage. Il n'est donc pas exact, ainsi que l'a affirmé le Gaulois, que ces distributions du comité n'ont commencé que le lundi suivant. Cette fausse nouvelle, lancée par le journal réactionnaire méritait d'être relevée, car elle était de nature à causer une impression des plus fâcheuses.

Certaines gens se retranchent, en effet, pour ne rien donner ou pour donner peu sur ce que l'on ne sait jamais ni quand ni comment l'argent est employé. Et il suffit de se rappeler à ce sujet quel fâcheux effet a produit dans l'opinion la lenteur du comité de secours pour les sinistrés de la Martinique.

Nous ne supposons pas que l'intention du Gaulois était de décourager certaines bonnes volontés, ou d'arrêter les hésitants : tel serait pourtant l'effet certain que ne manqueraient pas de produire les nouvelles de cette nature.

Nous apprenons avec plaisir que le comité central va se réunir très prochainement sous la présidence de M. de Kerjégu. Nous en sommes d'autant plus heureux qu'on nous exprime de plusieurs côtés le désir de voir le comité se réunir souvent et faire publier périodiquement par les journaux locaux une note résumant ce qui a été fait au point de vue de la distribution des secours.

Lors de cette réunion, il sera procédé à une nouvelle répartition de fonds.

La question des fourneaux économiques à installer dans toutes les communes sera également examinée.

Déjà plusieurs de ces fourneaux sont installés, au Guilvinec notamment, et fonctionnent à la satisfaction de tous.

Nous voudrions voir aborder, en outre, la question de l'extinction des dettes ; car, si nous nous en rapportons aux correspondances que nous recevons, il y a actuellement abondance de distributions et il serait sage d'assurer l'avenir en liquidant le passé.

    

Les initiatives particulières.

Le Gaulois et le Français continuent chacun de leur côté leur œuvre de secours.

Mais alors que le second se borne à assurer du pain aux familles malheureuses pour un certain nombre de jours, l'autre distribue et des secours en nature et des sommes d'argent.

Ce procédé n'est pas sans lui causer quelques ennuis, à cause des réclamations qui forcément se produisent ; car, pour qui connaît nos marins bretons, on sait qu'ils poussent très loin l'esprit d'égalité et que les plus malheureux eux-mêmes ne comprendraient pas qu'on leur donnât plus qu'aux autres, bien que plus fortunés. Notre grand confrère parisien a, paraît-il, donné aussi sur certains points de l'eau-de-vie qui lui avait été envoyée par des donateurs. Il n'a pas à se louer de cette distribution.

Le commerce de Brest a envoyé un second wagon de vivres à Douarnenez, ainsi qu'une somme de 300 fr. pour l'achat de vêtements.

Les boulangers de Fougères ont expédié également à Douarnenez un wagon de pain.

Mais ces envois de secours en nature produisent plutôt mauvais effet, comme nous l'avons déjà dit ; il ne faut pas oublier que le petit commerce a fortement pâti de la crise, qu'il est acculé à la faillite ; et ce n'est pas le moyen de le relever que de lui enlever la livraison de fournitures.

 

Une levée de boucliers.

Dans notre numéro du 21 courant, nous avons signalé l'étonnement qu'on ressentait dans le public de ne pas voir, parmi les souscripteurs, figurer les noms de bon nombre des fabricants de conserves de la région. Et nous ajoutions qu'ils avaient plus de raisons que n'importe qui pour venir en aide aux marins-pêcheurs de nos côtes, puisque ceux-ci étaient les principaux instruments de leur fortune.

En publiant ces quelques lignes, nous ne faisions que donner satisfaction à de nombreuses observations qui nous étaient faites par des souscripteurs.

Chose curieuse : deux jours après la note parue, nous apprenions que le syndicat central des fabricants de conserves de Nantes venait de souscrire une somme de plus de huit mille francs, souscription que nous nous empressions de faire connaître à nos lecteurs.

Y avait-il là une simple coïncidence ? ou fallait-il y voir le résultat de notre remarque ? nous l'ignorons et ne cherchons pas à le savoir. Mais ce que nous savons, c'est que cette remarque avait produit un effet auquel nous ne nous attendions guère. On nous a accusé de crier : sus aux fabricants de conserves ! de vouloir soulever contre eux les populations.

M. de Penanros, président du syndicat des fabricants de conserves à l'huile du Finistère et du Morbihan, nous a adressé une lettre, dont nous voulons négliger le début peu poli, pour en publier la partie essentielle.

« Les fabricants de conserves n'ont pas cru devoir s'associer aux souscriptions publiques pour la bonne raison qu'ils connaissent mieux que personne les besoins de la population nécessiteuse, et que depuis longtemps ils secourent directement et efficacement leurs misères. C'est ce qu'ils font depuis de longs mois dans la mesure, et j'ajouterai même hors de la mesure de leurs moyens.

« Je considère, comme président du syndicat, qu'il est de mоп devoir de protester au nom de tous et compte sur votre esprit de loyauté pour insérer cette lettre dans votre prochain numéro ».


PENMARC'H. Distribution de soupe à l'usine Saupiquet pendant la Misère en Bretagne.

photo J. Villard, Quimper


M. de Penanros a raison de faire appel à notre esprit de loyauté ; il aurait pu invoquer également notre esprit de conciliation, qui fait que nous ajoutons une foi entière aux sacrifices que lui et ses co-syndiqués ont fait en but de secourir les misères de nos populations maritimes.

En agissant ainsi, les fabricants de conserves ont fait leur devoir, et rien que leur devoir. Car il ne faut pas qu'ils oublient qu'ils sont tenus vis-à-vis des marins-pêcheurs et des ouvriers soudeurs. Les patrons d'usines ne sont-ils pas moralement responsables de la collectivité qui se groupe autour de leurs usines, qui les alimente et en vit ?

S'ils s'en sont souvenus cette fois, ils ne l'ont pas toujours fait.

Quand la pêche donnait en abondance, croient-ils que le prix dérisoire dont ils payaient les chargements de sardines étaient de nature à satisfaire les équipages ?

Et ne sait-on pas que des patrons outrés ont déclaré à maintes reprises qu'ils préféraient jeter leur poisson à la mer plutôt que de le céder à des conditions aussi peu rémunératrices de leurs efforts ?

C'est de la spéculation, dira-t-on ; spéculation mal entendue, puisque la crise actuelle en résulte en partie. Il est évident que, si la sardine avait été payée un prix raisonnable, alors qu'elle arrivait en abondance, les marins-pêcheurs auraient pu faire des économies.

Si ceux qu'ils font prospérer (car il est évident que sans pêcheurs il n'y aurait pas tant de fabricants de conserves) avaient su créer et développer des œuvres de prévoyance, nous n'aurions pas vu la misère atteindre des proportions désastreuses.

Autre observation : ce n'est pas en quelques jours que la situation actuelle s'est produite ; il y a longtemps qu'elle existe et les fabricants de conserves, « qui connaissent mieux que personne les besoins de la population nécessiteuse » , ne devaient pas l'ignorer. L'ont-ils signalée aux pouvoirs publics ? Ont-ils appelé l'attention du gouvernement en temps utile, alors qu'il eût été plus facile d'apporter le remède et de ne pas laisser les dettes s'accumuler au point de rendre cette situation désespérée?

Certes, ils ont fait depuis, nous en sommes convaincu, le possible et l'impossible pour soulager les misères autour d'eux mais nous nous adressons à leur conscience qui leur dira s'ils ont fait tout le nécessaire pour prévenir et endiguer ce débordement d'infortune.

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29/01/1903 G. Toudouze raconte son voyage à Camaret pendant la famine

article issu de : Le Figaro (Paris)

 

  Gustave Toudouze, envoyé spécial du Figaro rend compte de son voyage à Camaret, après la représentation donnée au Théâtre Antoine.

 

La misère bretonne

 

A Camaret

(de notre envoyé spécial)

Dimanche, 27 janvier 1903

C'est aux confins de la terre de France, à l'une des pointes les plus extrêmes de l'Armorique, dans cette presqu'ile à peu près ignorée que dominent Crozon, son église et son fort, entre la baie de Douarnenez, et la rade de Brest, entre la pointe du Raz et la pointe de Saint-Mathieu-Fin-de-Terre, en sombre et sauvage Cornouailles, aux limites mêmes du vieux monde, que se creuse ce petit port de Camaret où je me trouve en ce moment pour le Figaro et pour Antoine.

Souvent, en ce lieu, pendant les mois noirs comme les Bretons appellent les mois d'hiver, un appel monte de la mer, venant du grand large dans l'Ouest, et passe en ondulations frissonnantes sur le pays. Le pêcheur camarétois écoute, ému malgré sa longue accoutumance de la signification de cette voix de mystère, et dit, hochant la tête :

Encore de la misère pour nous, c'est la Vandrée qui chante à c't'heure !

La Vandrée, c'est une cloche perdue en mer, à quelques milles des côtes, fixée à une bouée mobile qui signale un écueil assassin; lorsqu'elle sonne ainsi, c'est que souffle le suroît (sud-ouest), le vent des tempêtes, des naufrages, de la perdition, de la mort.

Cette fois la Vandrée, glas sinistre de misère, tocsin battant éperdument l'alarme du sein de la mer ténébreuse a jeté une clameur si persistante, si forte, que le vent des tempêtes, répandant en appel désespéré sur toute la France, l'a portée jusqu'à Paris. La France a entendu; Paris a entendu, et l'âme entière de la patrie a tressailli.

Et l'on a appris que c'étaient nos sauveteurs habituels, en péril de mort à leur tour; que c'étaient nos pêcheurs de Bretagne, nos marins d'hier ou de demain, nos défenseurs intrépides aux heures dures de notre histoire, qui demandaient de l'aide pour ne pas mourir de faim !

C'est pourquoi, sous le haut patronage du Figaro, que toute œuvre d'humanité et de patriotisme trouve toujours au premier rang, ayant aidé, dans la faible mesure de mes moyens, ces généreux artistes, André Antoine, le peintre Charles Cottet, à organiser, en faveur des pêcheurs bretons, la matinée suivie de tombola qui vient d'obtenir un tel succès, j'ai accepté avec une joie et une reconnaissance profondes d'en porter la recette aux pêcheurs de ce Camaret, où tous trois, Antoine, Cottet et moi, nous allons passer chaque été depuis dix-sept ans.

Je ne fais que continuer et compléter ici l'investigation si intelligemment commencée par mon lettré confrère Georges Bourdon, pour le compte du Figaro et de ses lecteurs. En quelques lignes, il a très exactement donné la caractéristique de cette partie de la Bretagne; c'était une vue d'ensemble; il me reste à entrer dans le détail et surtout à rendre compte aux bienfaisants donateurs d'Antoine de la mission spéciale dont je me suis chargé.

Dès mon arrivée, mon premier soin, vendredi dernier, au lendemain de la représentation d'Antoine, fut donc de réunir dans la salle de la mairie de Camaret le maire, M. Martin, son adjoint, M. Hervé Férec, le commissaire de la marine, M. Potigny, le recteur, M. l'abbé Le Bras, son vicaire, M. l'abbé Guirrec plus les principaux patrons de barque. Après leur avoir annoncé que je venais comme mandataire du Figaro leur apporter de la part d'André Antoine et de Charles Cottet, au nom aussi de tous les donateurs de la tombola et de tous les spectateurs de la matinée du théâtre Antoine, les 10.721,60 fr. recueillis la veille, je crus devoir leur présenter ce que nous faisions de la manière suivante :

Ce qu'il faut que vous compreniez bien, vous tous réunis ici, et ce qu'il importe de faire comprendre à vos compatriotes, dont nous respectons la légitime fierté, c'est que ce n'est ni l'aumône ni la charité que les Parisiens vous font aujourd'hui. C'est une dette sainte que nous vous remboursons, une dette contractée depuis longtemps par la patrie vis-à-vis de vous.

Est-ce que, sans cesse, en effet, vous n'avez pas sous les yeux, sur ce sillon de galets et de rochers qui forme la jetée naturelle protégeant votre petit port, cette tour rouge, construite par Vauban, cette chapelle gothique de Notre-Dame de Roz-Madou, témoins irrécusables de l'héroïsme de vos grands-aïeux, les pêcheurs camarétois qui, il y a un peu plus de deux cents ans, le 18 juin 1694, ont sauvé Brest, ont sauvé la France d'une formidable invasion hollando-anglaise ?

Vous savez tous que c'est un boulet anglais qui a abattu l'extrémité du clocher de la chapelle; vous savez tous que, pendant que le feu des batteries installées le long des côtes par l'illustre maréchal et les canons de sa tour écrasaient et repoussaient la flotte ennemie, les Camarétois, armés de faux, de haches, de coutelas, de bâtons, se joignant aux soldats réunis à la hâte, exterminaient les troupes déjà débarquées sur la plage de Trez-Rouz et faisaient un tel massacre des Anglais que vous appelez encore ce point de la côte la Mort-Anglaise ?

Eh bien ! et en 1870, autour de Paris, qui donc occupait ces forts dressés comme des cuirassés à l'ancre en avant de la capitale assiégée ? Qui donc versait son sang au Bourget, à la Gare aux Bœufs, à Choisy-le-Roi, dans les forts, faisant comme une ceinture de pourpre à notre Paris ? Qui donc le faisait ruisseler, ce sang généreux, en province, à l'armée du Nord, à l'armée de la Loire ? N'étaient-ce pas les Bretons, les Camarétois, accourus à notre secours ?

Mettez donc de côté tout faux amour-propre et laissez-vous secourir à votre tour. Confiez-nous vos misères, votre détresse, comme à des frères à qui l'on dit tout !

Peu à peu, alors les cœurs se sont ouverts, des larmes ont mouillé les yeux et les confiances sont venues à moi; ils ont osé parler, d'abord pour désigner les camarades malheureux, puis pour avouer eux-mêmes. Le plus dur était fait, nous pouvions les aider d'une manière raisonnée, consciente et méthodique. Ils nous révélaient des choses intéressantes et ignorées, comment et pourquoi la pêche avait manqué, racontant que la sardine n'avait pas positivement fait défaut, mais qu'on n'avait pas pu la prendre pour deux raisons principales: premièrement, parce que la rogue étant trop chère on ne pouvait en jeter assez pour les attirer, et il y a là une cause économique très grave; une question d'accaparement que Georges Bourdon a déjà signalée; ensuite parce que les marsouins détruisent les filets, et il y a là un mal matériel qu'il importe d'empêcher.

Les patrons partis, chacun de nous a exposé tour à tour la manière dont il convenait de répartir et de dépenser, au mieux des intérêts généraux, la somme apportée. D'abord, d'une entente commune, nous commencions par attribuer cinq cents francs aux pêcheurs de Morgat dépendant de l'inscription maritime de Camaret cela, d'après le désir exprimé par le peintre [?] l'un des plus importants donateurs de la tombola.

C'est M. Paul Pia, de Morgat, auquel j'ai remis cette somme qui la distribuera lui-même. Ensuite, j'étais chargé de porter personnellement les 221 fr. 60 complémentaires aux misères les plus pressantes que j'irais rechercher de village en village, selon les renseignements que je saurais prendre dans le pays. Puis une longue discussion s'engageait entre nous sur le meilleur mode d'emploi des 10.000 francs formant la masse principale.

En voici le résultat.

A l'heure actuelle, grâce au Comité central, il n'y a plus un estomac vide dans tout ce qui dépend de Camaret ; grâce à Antoine, la famine ne pourra plus se renouveler de quelque temps ; au pain, on ajoutera un peu de viande, d'épicerie, de chauffage, des vêtements; après les malades, les infirmes, les vieillards, les femme, qui ne pouvaient attendre, on pourra soulager des misères moins urgentes peut-être, mais tout aussi intéressantes, améliorer des situations critiques, diminuer des charges écrasantes, permettre enfin aux pêcheurs de reprendre le travail en remplaçant les engins détruits.

Dans la mesure du possible, avec un zèle dont il convient de les louer ici, avec un dévouement absolu, le maire, M. Martin, son adjoint M. Hervé Férec, le commissaire de la marine M. Potigny, le recteur Le Bras, le vicaire Guirrec, les Comités des patrons de barque, ont pris déjà et vont continuer de prendre toutes les mesures pour assurer l'avenir. Ce qu'il faut, en effet, c'est non seulement empêcher la population de mourir de faim, mais lui rendre le courage, lui fournir les moyens de travailler.

C'est à cela que seront employés les 10.000 francs qu'une surveillance intelligente empêchera d'être gaspillés, et sur lesquels un fonds de réserve d'au moins 7.000 francs sera précieusement conservé pour tâcher d'attendre juin, époque de la pêche de la sardine.

Enfin, il est une classe non moins intéressante qu'il faudra arriver à aider aussi, c'est celle des commerçants, de ces boulangers, épiciers, bouchers et autres fournisseurs qui ont été les premiers à venir au secours de leurs compatriotes en leur faisant crédit. A Camaret particulièrement, ils ont rivalisé de bienfaisance.

Samedi 24 janvier, aidé de mon fils, guidé par l'adjoint Hervé Férec, d'un dévouement si infatigable, j'ai fait mon pèlerinage, les poches pleines de pièces de cinq francs, par les villages de Lagatjar, Kermeur, Pen Hir, Kerbonn, dépendant de Camaret et semés à travers la lande, et j'ai traversé quelques-uns de ces cercles de l'enfer de la misère, d'un caractère si spécial ici.

Le Camarétois n'est pas seulement fier, il est généralement propre, soigneux. En pénétrant dans certaines de ces pauvres maisons, en me trouvant en présence d'un mobilier très primitif, mais bien entretenu, j'aurais pu croire à une aisance relative, si je n'avais appris par mon guide et su par moi-même quelle épouvantable détresse se cachait derrière cette façade trompeuse. Ici, aucune mise en scène pour apitoyer, au contraire. C'est à la tristesse seule que se reconnaît l'infortune; c'est au degré de tristesse qu'il faut deviner l'étendue de la misère.

Le maire de Camaret m'avait écrit à Paris en réponse au télégramme où je lui demandais des détails sur ses administrés : " En ce moment, notre Camaret est bien triste. Bien des intérieurs de marins commencent à être tristes par le manque de ressources. Le difficile pour leur venir en aide est qu'ils ne font pas montre de leur misère et ne se font pas connaître..."

J'ai pu le vérifier sur place.

J'ai vu de pauvres femmes avoir presque un mouvement de refus, au moment où je leur mettais dans la main la modeste obole que je leur apportais, et dont le chiffre m'avait été indiqué par mon sage conseiller. J'ai vu de passagères rougeurs, très impressionnantes, sur de pâles visages creusés par la faim, minés par la maladie. J'ai vu des larmes de honte en même temps que de reconnaissance dans de grands yeux hagards pleins de douleur et de souffrance. Et cependant c'était, entourées de quatre, six, huit ou neuf enfants que je trouvais ces malheureuses si dignes : c'étaient des vieilles de soixante-dix-huit à quatre-vingt-huit ans qui pleuraient ainsi, c'étaient des infirmes, des vieillards, des malades dont j'émouvais ainsi l'âme fière.

Mais le nom d'Antoine, la vue de ma figure connue dans je pays depuis si longtemps brisaient toute résistance.` C'est bien pourquoi j'avais tenu à y venir moi-même, persuadé qu'en causant adroitement avec eux je parviendrais à découvrir la vérité, malgré eux.

Je suis venu et j'ai vu et j'ai su, et j'ai été épouvanté. Moins apparente qu'ailleurs, la détresse à Camaret est très grande, générale, se répercutant de bas en haut, du plus pauvre au plus aisé, de la friturière, du soudeur, du pêcheur au patron de barque, au commerçant, de manière si grave que si on n'était pas venu sérieusement à son secours, le pays pouvait être irrémédiablement perdu.

Or, il ne faut pas l'oublier, Camaret c'est la sentinelle avancée de la France sur cette frontière de l'Ouest, aussi importante à garder. que celle de l'Est, et dont la principale défense est la chair vivante de nos pêcheurs, nos inscrits maritimes.

En sauvant Camaret, on sauve une forteresse de la France ; c'est de la solidarité bien entendue, et presque de l'égoïsme. Chacun de nous doit répéter l'admirable phrase prononcée par le grand artiste Jules Chéret qui, répondant à l'appel d'Antoine, pour sa tombola, disait à celui qui venait chercher chez lui une toile: Tout ce que vous voudrez ! Et pas de remerciements, ce n'est pas de la charité, c'est de la solidarité !

Pour Camaret, c'est plus encore, c'est la dette de la patrie, que nous devons tous payer sans hésiter, sans regardera la somme. Antoine, pour avoir vécu durant des mois ici, pour avoir su voir, l'a bien compris. Aussi, n'a-t-il pas eu d'hésitation, dès le début, déclarant : C'est à Camaret surtout que je pense, en organisant cette matinée, c'est Camaret qu'il faut sauver, car on va l'oublier !

II voyait bien que, trompé par l'apparence moins malheureuse de ce coin de Bretagne, on allait d'abord à des misères plus voyantes, plus étendues, plus pressées peut-être, et que, s'il ne poussait pas le cri d'alarme, s'il ne faisait pas entendre la plainte de détresse, l'appel de misère, comme la cloche de la Vandrée, Camaret ne serait secouru que trop tard ou qu'à demi. Camaret demi-secouru, c'est Camaret perdu, c'est la forteresse d'avant-garde minée et en péril.

Paris l'a senti, et je suis heureux, grâce à la bienveillance du directeur du Figaro, qui a bien voulu patronner l'effort d'Antoine, de pouvoir expliquer ici, à cette tribune retentissante, toutes les raisons graves, tous les motifs d'intérêt primordial, d'humanité, de patriotisme, de reconnaissance, que nous avions et que nous aurons toujours de sauver Camaret.

Gustave Toudouze

 
31/01/1903 Injustice dans les distributions de pain, à Morgat.

article issu de : La Dépêche de Brest

 

Appel à la charité publique

 

MORGAT

Nous recevons la lettre suivante :

Morgat, 29 janvier.

Monsieur le rédacteur en chef.

Depuis 1850, j'exerce le métier de pêcheur à Morgat. Je suis dans la plus profonde misère avec deux enfants, dont l'un est incapable de gagner sa vie, et l'autre innocent.

Aujourd'hui, j'ai vu donner du pain et du blé à des hommes qui, moins que moi, en ont besoin, et je n'ai rien eu.

J'ai 63 ans, monsieur le directeur, depuis 40 ans je suis patron pêcheur, faites-moi donner quelque chose.

Agréez, monsieur, mes salutations.

KERJEAN.

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06/02/1903 Souscription pour les pêcheurs : l'argent arrive encore...

article issu de : Le Figaro (Paris)

 

Pour les pêcheurs bretons

 

Quoique notre souscription soit close depuis quelques jours déjà, de nouveaux envois nous sont encore parvenus pour les pêcheurs bretons

Souscriptions reçues au Figaro
Anonyme (transmis par le Stambout, Constantinople) : 100,00 fr.
Gendre et belle-mère : 20,00 fr.
Trois Normandes aux petits Bretons : 10,00 fr.
Jean-François Le Paih : 3,75 fr.
Une Parisienne à Saarbrücken : 5,00 fr.
Du Home français (61, rue Spontini) : 18,00 fr.
Mme Boussardon : 0,65 fr.
Monette et Maimaine A. : 20,00 fr.
Gaston : 1,00 fr.
Mlle Marguerite Detroix : 200,00 fr.
Total : 378,40 fr.
Report des vingt listes précédentes : 120.375,00 fr.

Total à ce jour : 120.753,70 fr

D'autre part, les établissements Ferrari nous annoncent l'envoi au Comité de secours de Quimper de 200 boîtes de nouilles Ferrari pour les pêcheurs bretons.

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07/02/1903 Pourquoi les pêcheurs bretons ont-ils eu faim ?

article issu de : Le Figaro (Paris)

 

Les causes de la famine bretonne

 

Les renseignements que l'on va lire émanent d'un commissaire de l'inscription maritime, d'un des hommes si compétents, si dévoués, si attachés à leurs devoirs, qui honorent cette importante administration. Le « quartier » qu'il administre est situé en Bretagne, c'est par un scrupule de discrétion que nous ne le désignerons pas avec plus de précision. Bien qu'il soit, en effet, interdit aux fonctionnaires d'exprimer publiquement leur pensée, nous ne doutons pas que la divulgation de son nom ne lui vaudrait que des éloges de la part de son chef, M. le ministre de la marine, qui trouvera ici, en même temps que l'exposé sérieux et loyal des causes essentielles de la misère bretonne, l'indication de solutions qui sont précisément, si nous sommes bien informés, celles qu'il préconise.

L'opinion d'un homme qui vit au milieu des pêcheurs, qui les aime et qui s'est accoutumé à réfléchir sur leur état, est de première valeur, et nous remercions notre correspondant bénévole de nous avoir permis de l'enregistrer.

La misère affreuse dont souffrent nos pêcheurs de Bretagne a trois causes. Les observations qui suivent feront peut-être sourire les savants, et provoqueront sans doute des dénégations indignées de certains intéressés.

Elles m'ont été soumises par un vieux patron de mon quartier, un vieux homme de quatre-vingt-six ans, qui en paraît à peine soixante-dix, et qui, depuis soixante quinze ans, est un fervent et toujours vaillant travailleur de la mer. Je transmets fidèlement ce qu'il répondait, l'autre jour, à mes questions sur la crise actuelle.

— Que les sardines soient des poissons migrateurs, me disait-il, je n'en disconviens pas; mais voyez-vous, monsieur le commissaire, les poissons sont comme les autres bêtes et comme les hommes, très maniaques : ils ont leurs goûts et leurs habitudes. La température douce des eaux de Bretagne leur plaisait à ses sardines, et elles étaient sûres d'y trouver leur régal favori, la rogue, que leur jetaient jadis, à pleines mains, et sans compter, nos pêcheurs. Depuis quelques années, leur provende a diminué; à la générosité avec laquelle on les servait a succédé la parcimonie ; elles sont gourmandes ces bêtes-là, aussi sont-elles parties.

— Et pourquoi ne trouvent-elles plus ce dont elles raffolaient?

— Jadis un baril de rogue coûtait trente francs au plus; j'en ai même acheté, moi qui vous parle, à dix-neuf francs ! Qu'était cette faible dépense qui vous rapportait des mille et des cents ?

Mais, un beau jour, des usiniers et des marchands de poissons se sont dit : "Si nous achetions toute la rogue ? Les pêcheurs en ont toujours besoin, nous la leur vendrons beaucoup plus cher et nous aurons un joli bénéfice." Ce qui fut dit fut fait; aujourd'hui le baril n'est pas loin d'en coûter cent trente francs. Ils ont ruiné les pêcheurs; mais le bon Dieu est juste, monsieur le commissaire, et ils sont en train de se ruiner eux-mêmes : plus de rogue qu'on ne peut plus leur acheter, plus de sardines ; plus de sardines, plus de conserves à faire et à vendre. Ils n'ont que ce qu'ils méritent.

Je sais bien que, dans un quartier, les pêcheurs, conseillés, je crois, par leur commissaire, se sont entendus pour se libérer de cette tyrannie et faire venir la rogue dont ils avaient besoin, de Norvège directement, ils l'obtiennent ainsi à bien meilleur marché.

Mais, vous le savez mieux que moi, les marins sont insouciants, ils auraient tous dû s'entendre, ils ne l'ont pas fait, et, pendant ce temps-là, les sardines, ayant faim, sont parties...

Mais ce n'est pas seulement, continua mon interlocuteur, sur les pêcheurs sardiniers que sévit la misère, bien qu'ils soient les plus cruellement atteints. Est-ce que nous sommes plus heureux ici, dans notre quartier, où nous ne pêchons que les congres, les lieus, les raies et les soles ? Vous le savez vous-même, monsieur le commissaire, autrefois un patron se faisait, bon an mal an, dix sept cents francs ; aujourd'hui, s'il peut ramasser une pièce de neuf cents francs, il peut s'estimer bien heureux. Encore, là-dessus, faut-il payer les réparations de la barque, des voiles et des filets. Ah ! misère de misère, et dire que ce sont les marchands de poissons qui nous enlèvent tout notre gain ! Vous allez quelquefois au marché, n'est-ce pas ? Combien vous demande-t-on pour une belle sole ?

— Dans les deux francs cinquante ou trois francs.

— Eh bien cette sole nous a été payée dix sous ! Vous me direz : "Passez un traité avec un correspondant des halles à Paris !" Mais il n'y en a pas partout, il faudrait courir après ; le poisson, surtout en été, se gâte vite, et puis on est éreinté au retour de la pêche, et l'on a hâte de vendre son poisson pendant qu'il est frais. Ah ! si les acheteurs voulaient se contenter d'un honnête bénéfice ! Mais ils nous ruinent, les gueux !

Voyez-vous, monsieur le commissaire, continuait-il, il n'y a, à tout cela, qu'un remède, c'est de multiplier les associations entre pêcheurs ; mais pour ce faire il faudrait deux choses : supprimer complètement cette maudite caisse de prévoyance dont les droits, bien que récemment réduits, viennent encore s'ajouter à ceux que nous payons pour nos invalides, et ensuite nous laisser libres d'élaborer, comme nous l'entendons, les statuts de nos sociétés. On nous dit : "Vous voulez fonder une Société ? C'est bien, mais quel genre de société ? Est-ce pour des soins à donner aux malades, des pensions aux infirmes? Est-ce pour vous assurer en cas de perte de matériel de pêche ?"

Non, laissez-nous tranquilles ! Nous voulons nous associer pour tout ce qui regarde notre industrie. Une fois nos cotisations versées, nous voulons faire de cet argent ce qui nous plaît, sans spécialiser le but de notre association; par exemple, aussi bien donner vingt francs à Pierre pour remplacer un gouvernail, dix francs à Jacques pour ses visites de médecin, que cent francs à un fournisseur de rogue à partager entre les participants.

Et mon vieux homme concluait :

— Je ne suis pas un savant, moi mais je crois que les sardines reviendront, quand elles seront sûres de retrouver de la rogue; je crois aussi qu'on aurait plus de cœur à l'ouvrage si les marchands payaient un peu plus honnêtement le poisson qu'on leur vend, et, enfin, je crois à l'heureuse influence qu'auraient les associations, si on ne leur mettait pas entre les jambes tant de chinoiseries administratives.

 

Ainsi parla le patron de pêche qui, depuis soixante-quinze ans, en a tant vu de crises de toutes sortes, et j'ai pensé que ces sages paroles valaient la peine d'être rapportées.

X. commissaire de l'Inscription maritime

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09/02/1903 Dons de propriétaires de Morgat.

article issu de : La Dépêche de Brest

 

Appel à la charité publique

 

CROZON

Indépendamment des 500 francs, distraits du produit de la représentation du théâtre Antoine, sur la demande expresse de Maxime Maufra, le peintre bien connu de nos côtes bretonnes, le comité local de Morgat a reçu, de M. Alfred Fallot, propriétaire à Morgat, une somme de 500 francs, pour venir en aide aux pêcheurs dans la misère.

Le comité de Morgat adresse à MM. Fallot et Maufra ses plus vifs remerciements.

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10/02/1903 Réunion du comité départemental pour les secours aux pêcheurs.

article issu de : La Dépêche de Brest

 

Réunion du comité départemental

Quimper, 9 février.

Le comité départemental de secours pour les pêcheurs de sardines et ouvriers d'usines, sans pain ni feu, s'est tenue aussitôt après la séance extraordinaire du conseil général, dont nos lecteurs trouveront le compte rendu plus loin.

La séance est ouverte à 2 h. 1/4.

M. de Kerjégu préside, assisté de MM. Cothereau, trésorier, Hesloin, secrétaire.

Tous les conseillers généraux, plusieurs commissaires de l'inscription maritime, de nombreux maires des communes du littoral sont présents.

M. Hesloin donne lecture du rapport de la dernière séance. (Adopté.)

[...]

Jusqu'ici, il a été attribué 100.000 fr. dans le Finistère et 2.000 fr. dans le Morbihan, cette dernière somme ayant été adressée à M. le commissaire de l'inscription maritime de Lorient, sur la demande formellement exprimée par l'amiral Pottier, commandant l'escadre de la Méditerranée.

Il s'agit, aujourd'hui, de procéder à une nouvelle répartition.

Le dévoué secrétaire, M. Hesloin, a donc, sur la demande du président, dressé un état des sommes à distribuer, en tenant compte du principe qui a inspiré la première répartition et des imperfections qui ont été signalées et qui ont eu pour but de léser certaines communes, si l'on peut ainsi s'exprimer.

Voici quelles sont les propositions de sommes à répartir :

Camaret, 3.603 fr. ; Crozon, 3.960 fr.; Douarnenez 21.120 fr.; Tréboul, 7.350 fr.; Ploaré, 3.180 fr.; Pouldergat, 960 fr.; Audierue, 6.400 fr.; Plouhinec, 5.990 fr.; Plozévet, 1.840 fr.; Pont-Croix, 330 fr.; Esquibien, 1.380 fr.; Penmarch, 4.620 fr.; Le Guilvinec, 4.680 fr.; Treffiagat, 1.416 fr.; Lesconil, 1.380 fr.; Loctudy, 5.400 fr.; île Tudy, 2.300 fr.; Sainte-Marine, 370 fr.; Bénodet, 185 fr.; La Forêt, 636 fr.; Concarneau, 16.300 fr.; Beuzec Conq. 4.336 fr.; Lanriec, 4.590 fr.; Trégunc, 3.820 fr.; Névez, 2.400 fr.; Nizon, 200 fr.; Riec, 1.380 fr.; Moëlan, 3.000 fr. ; Clohars Carnoët, 480 fr. [...]

Après cet exposé général, on passe au vote pour chaque souscription.

Au sujet de la souscription à allouer à Camaret et de la somme de 10.000 fr., produit de la représentation du théâtre Antoine, M. Delobeau pense qu'il aurait été bon de centraliser les renseignements sur les dons faits aux communes par des personnes étrangères au comité départemental de secours.

De cette façon, on ne courrait pas le risque de donner à qui aurait déjà reçu, en laissant sans secours des familles daus le besoin.

M. de Kerjégu répond que peu importe d'où viennent les dons. Le comité exprime simplement le vœu que les municipalités ne distribuent pas des secours deux fois.

Mais si les donateurs ne veulent pas renseigner le comité, il n'y a aucun moyen d'agir sur eux.

M. Delobeau. — Je ne prétends pas que vous puissiez les contraindre ; je pensais que vous pourriez avoir des renseignements.

M. Le Bail. — S'il convient à une personne de réunir 10.000 francs et de l'appliquer à une œuvre de mutualité, cela ne nous regarde pas.

M. Hémon. — Cela nous regarde par un certain côté. Cette somme vient des souscripteurs, auxquels on n'a pas dit qu'on l'appliquerait à une œuvre spéciale.

M. Le Bail. — Nous avons voulu faire la distribution avec impartialité et nous persévérerons dans cette manière de voir jusqu'à la fin, sans nous laisser détourner par des considérations politiques ou étrangères quelconques.

M. Delobeau. — M. Le Bail parle de questions politiques ; il n'en existe pas. Trouverait-il juste qu'une commune qui aurait reçu 10.000 francs reçoive autant qu'une autre à qui on n'a rien donné ?

M. de Kerjégu rend hommage aux bons sentiments de MM. Delobeau et Le Bail et dit : « Nous poursuivons une œuvre d'équité; nous continuerons, forts de notre conscience, comme nous avons fait jusqu'ici. Si nous donnons trop à quelques-uns, du moins aurons-nous donné à tous. »

M. Delobeau. — L'équité commande de donner autant à chacun, d'où que les secours viennent.

M. de Kerjégu. — Il faut trancher la question par un vote.

Le comité décide de ne rien changer au mode de répartition, qui est le suivant : on se base sur les renseignement fournis par les commissaires de l'inscription et par les maires. On accorde six francs à chaque famille nécessiteuse comprenant cinq personnes ; le nombre des familles multiplié par six donne le montant de l'allocation.

A propos de la subvention accordée à Crozon, M. Louboutin se plaint vivement de ce que la somme ne soit pas en rapport avec le nombre des inscrits nécessiteux et demande un relèvement de crédit.

M. de Kerjégu. — Je pense, monsieur le maire, que vous avez reçu plus de dons particuliers que vous ne voulez le dire. (Rires.)

Le chiffre est maintenu. [...]

M. de Kerjégu. — Je suis convaincu que la répartition que nous fixons produira le meilleur effet.

« Mais je ne voudrais pas que cette idée de solidarité, de charité, aboutît à un but tout autre que celui que nous visons.

« Je ne voudrais pas que les gens de chez nous, parce qu'il a été souscrit des centaines de mille francs, s'imaginassent qu'ils en trouveront autant à brève échéance ; je ne voudrais pas que la mendicité prît la place du travail.

« Vous vous êtes trouvés en présence d'une calamité exceptionnelle, et on y a opposé une charité exceptionnelle comme remède.

« Vous ferez, messieurs, œuvre bonne, en disant aux gens que vous soulagez que ce n'est pas un secours que vous leur donnez, que les souscripteurs leur donnent, mais un encouragement au travail. »

(Applaudissements. Très bien !) [...]

La prochaine séance du comité aura lieu dans les premiers jours d'avril.

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28/02/1903 Char très réussi pour fêter Carnaval à Camaret

article issu de : Le Finistère (Quimper)

 

Camaret. — Le carnaval. — Le carnaval a été fêté cette année avec un éclat inaccoutumé. Quelques jeunes gens avaient eu l'idée d'installer un char pour le Mardi-Gras et la décoration en était très réussie. Dans ce char étaient groupés princes, marquis, aux perruques poudrées, mousquetaires superbes, joyeux pierrots et dominos. Le soir, tous ces beaux masques se sont réunis en un banquet à l'Hôtel de France, et la soirée s'est terminée par un bal des plus animés.

Comme d'habitude, dans toutes les familles on a fait honneur au gâteau traditionnel sans lequel il n'y aurait pas de carnaval digne de ce nom.

Enfin, le mercredi, on a noyé le bonhomme Mardi-Gras auquel on avait mis le feu après lui avoir au préalable fait subir un bain de pétrole.

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Les mois ont passé.

Une commission spéciale a été chargée, par le Comité départemental, de rechercher les moyens les plus pratiques d'employer, pour les marins-pécheurs et les ouvriers d'usines, les fonds de la souscription nationale restés disponibles.

 

08/07/1903 Secours pour les pêcheurs et recrutement pour l'Algérie.

article issu de : Le Finistère (Quimper)

 

Pour les marins-pêcheurs.

 

Réunion de la commission du Comité départemental.

[...] Elle s'est réunie dimanche après-midi, à la préfecture, sous la présidence de M. de Kerjégu qu'assistaient MM. Cothereau, trésorier, et Hesloin, secrétaire.

M. le préfet du Finistère était présent à la séance, ainsi que MM. Piriou et Maissin, conseillers généraux, de nombreux maires, les administrateurs de divers quartiers maritimes et les délégués des pêcheurs et ouvriers d'usine.

[...] Relativement à l'emploi des fonds restant en caisse, divers projets ont été adressés au président, dont l'un émane de M. l'administrateur de la marine à Camaret, l'autre de M. Pichon, sénateur. En présence du nombre et de l'importance de ces projets, le président est heureux de constater que le sort et l'avenir de nos populations maritimes ont su attirer et retenir l'attention des esprits sérieux. Mais, avant de passer à la discussion de ces projets, M. de Kerjégu demande à l'assemblée de trancher la question suivante : Serait-il sage de répartir, comme une proposition en a été faite, toutes les sommes dont dispose le comité entre les associations de prévoyance actuellement existantes dans le département ?

A son avis, ce serait une faute : car on écarterait par là même les associations en train de se constituer ou qui pourraient se former dans l'avenir.

D'un autre côté, peut-on prévoir si la campagne de pêche sera meilleure cette année que celle de l'année dernière et si les secours à distribuer ne seront pas nécessaires l'hiver prochain ?

C'est pourquoi il estime qu'il ne convient, en aucun cas, de répartir, dès à présent, la totalité des ressources dont dispose le Comité, mais qu'il est bon au contraire d'en tenir une grande part en réserve, pour faire face, le cas échéant, aux misères exceptionnelles qui pourraient se produire, si la pêche était infructueuse.

L'assemblée se range à l'avis de son président.

[...]

M. de Kerjégu signale en même temps la venue, dans une dizaine de jours, d'un représentant du gouverneur général de l'Algérie et de notre résident à Tunis, qui a pour mission de visiter les côtes du Finistère. Il est chargé de voir s'il pourra recruter des marins et des ouvriers boîtiers, et d'entrer en pourparlers pour les engager à aller créer une industrie sardinière sur les côtes de l'Algérie et de la Tunisie, en leur assurant des avantages matériels importants.

La question mérite d'être examinée d'autant plus sérieusement que les autorités algériennes et tunisiennes se montrant disposées à faire une situation durable autant que bonne à ceux de nos concitoyens qui consentiraient à s'expatrier.

 

 


COMMENTAIRE


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Question anti-robot
: quel est le jour de la semaine avant mardi ?


7 mai 2016

Merci pour ce florilège sur ce moment si décisif sur l'histoire de la Bretagne et des bretons, sur l'image qu'en ont les autres et celle qu'ils ont d'eux mêmes

LJ

29 août 2014

Vous avez fait là un très beau travail d'histoire économique, sociale et humaine : Bravo et Merci !

Philippe Ceresa

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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