Notre presqu'île .com

archives, histoires, images

de la presqu'île de Crozon

RÉCITS

?  

Quoi de neuf ?

Presse ancienne

Cartes postales

En mots

En images

En cartes

Savez-vous ?...

Guerre 14-18

Recensement

livre d'or

liens utiles

bibliographie

dates presqu'île

contact

 

   revenir en arrière
 

1901

Réjouissances cléricales

un récit d'Antoine Bott

 

    Depuis le milieu du XIXe siècle, l'église de Crozon donnait des signes de grande faiblesse, des travaux de restauration s'imposaient : "Les travaux commencèrent le 19 Juillet 1899; et la première messe a été dite dans la nouvelle église le 19 mai 1901. Pendant ces vingt-deux mois, les offices eurent lieu dans une église en bois construite par l'entrepreneur, et que la fabrique* avait louée pour toute la durée des travaux." **

   La restauration achevée, encore fallait-il que l'église soit consacrée par l'évêque, Mgr Dubillard. Ceci fut fait le 22 octobre 1901.

    Nous laissons ci-dessous la plume légèrement partiale d'Antoine Bott (radical-socialiste anticlérical, futur conseiller général -1904- et futur conseiller municipal de Crozon -1908-, secrétaire Général des Bleus de Bretagne.) nous décrire cette fastueuse cérémonie, dont on pourra lire la version cléricale dans la Semaine Religieuse du 15 novembre 1901.
   On notera que dans l'article, paru à la Une de la Dépêche de Lorient, le journal des Bleus de Bretagne, ni Crozon ni Morgat ne sont cités.

 


MORGAT. Villa Ker Lisanton, sur le boulevard de la plage (voir l'actuelle).

Antoine Bott l'a fait construire en 1898 et l'occupe jusqu'à sa mort, en 1933.

 

De la terrasse de ma petite maison d'été (Ker Lisanton, ci-dessus), où je m'attarde dans le charme exquis d'une arrière-saison au bord de la mer — charme ignoré des Parisiens et des touristes des voyages circulaires — j'ai devant moi la plus adorable des baies de Bretagne. Et il est sept heures du matin, et le soleil vient de se lever éblouissant d'or et de vermillon dans un ciel violet, tout là-bas au-dessus des trois mamelons du Menez Hom. Ces trois sommets arrondis qui se dessinent dans une baie étincelante sont les derniers contreforts des montagnes d'Arrhée dont la pointe extrême allonge son museau fin dans la mer qui l'éclabousse de ses embruns neigeux ou le mord rageusement de sa houle puissante.

Sur la route qui passe devant la maison, menant au gros bourg encore éloigné de deux kilomètres, des groupes endimanchés vont, se dirigeant vers la petite ville dont la tour carrée et trapue se dresse au-dessus de la haute falaise.

Peu d'hommes — nos braves pêcheurs sont en mer, et ils n'ont guère de temps à perdre — mais surtout des femmes et des enfants. J'en compte quelquefois vingt ensemble et je reconnais les habitants d'un même village. Ce n'était pourtant pas dimanche, et je me demandais tout intrigué où allaient ces gens, lorsque tout à coup éclata un carillon clair et joyeux dont le vent du nord apportait les vibrations sonores, et je me souvins.

 


CROZON. A la sortie de Morgat, sur la route de Crozon, pour aller à la messe du 15 août (1903).

source archives dép. du Finistère, fonds Perardel, cote 35 Fi 61

 

Ce jour-là avait lieu la consécration de la nouvelle église. L'évêque de Quimper, M. Dubillard devait honorer de sa présence la cérémonie et présider cette fête religieuse. Depuis plus de huit jours en effet, tous les cagots, toutes les bigotes et les vieilles filles de l'endroit étaient sens dessus sens dessous; les jardins étaient livrés au pillage ; les houx et les saules qui bordent nos sentiers ombreux taillés impitoyablement, et chacun s'inquiétait de la place qu'il occuperait dans l'église. Ce fut pendant une semaine une fièvre générale.

Oui, ma chère... Monseigneur qui vient !

Et comme dans chaque famille du bourg il y a au moins un curé, vous pensez si l'excitation était grande.

L'occasion était trop tentante. Je voulus me rendre compte du degré d'aplatissement auquel peut ariver une population fanatisée. Je suivis les groupes... Le petite ville était en fête ; toutes les maisons étaient décorées de feuillage et les fenêtres ornées de lanternes vénitiennes. En travers de la rue principale des guirlandes de verdure agrémentées de fleurs artificielles en papier multicolore formaient une route superbe de ridicule.

Cétait une véritable débauche de décoration, une folie de paraître, avec le désir bien marqué de faire plus beau que le voisin, car c'est surtout en religion que l'humilité est chose inconnue.

Effaçant toutes les autres maisons, celle du maire libre-penseur, mais prisonnière du clergé — ô jouissance d'une culotte qui change de maître ! — étalait des kilomètres de tornades feuillues. Sur la place du bourg quelques centaines de paysans attendaient la sortie de leur Seigneur...

Il vint... tout droit, superbe dans ses habits sacerdotaux, la crosse en main, la mitre en tête, entourée d'une garde d'honneur d'une soixantaine de prêtres, et distribuant ses bénédictions sur la foule accroupie dans une extase hypnotique ; et, dans ce décor féérique, sur la place de ce village perché au sommet de roches préhistoriques, d'où l'oeil embrasse une étendue immense de mer, de falaise, de coteaux nus et arides, semés de dolmens et de menhirs, devant moi se dressa subitement la vision d'une ancienne fête païenne et le souvenir des druides qui hante perpétuellement ces paysages cyclopéens. Il me sembla que ces hommes vêtus de leurs robes blanches vennaient de se réveiller d'un sommeil de plusieurs siècles et quittant leurs cromlec'hs s'avançaient vers la foule écrasée.

Le cortège fit trois fois le tour de l'église et méthodiquement, à intervalles réguliers, le bras du grand prêtre s élevait et s'abaissait, aspergeant les murs d'une rasée d'eau bénite, avec son goupillon orné de branches de buis.

Le festin classique avait lieu dans l'école des sœurs. Il fut suivi d'une seconde promenade à l'église. De tous côtés le prélat recevait les marques de soumission la plus absolue. Le soir la fête se continua par des illuminations fantastiques. Les façades de toutes les maisons éclataient, rutilaient. C'était un embrasement général, au milieu duquel les seules habitations des fonctionnaires et de deux ou trois braves faisaient des trous d'ombre que l'on se montrait du doigt.

La demeure particulière du maire flamboyait du rez-de-chaussée au grenier. Ce magistrat n'avait pas pu refuser aux vicaires de l'endroit — ses meilleurs agents électoraux — cette marque de soumission : bien plus, il avait même cru devoir affirmer encore sa platitude en illuminant les fenêtres de la mairie !

La gent cléricale exultait ; jamais on n'avait vu pareille chose et, de mémoire d'homme, cette fête laissait bien loin derrière elle tout ce que l'on avait pu voir jusqu'à ce jour.

C'était le triomphe du cléricalisme dans toute sa laideur.

Combien étaient sombres et tristes les soirées des fêtes de la République à côté de cette orgie de lanternes vertes et rouges, de bougies transparentes et de lanternes multicolores.

Un notable habitant, républicain farouche, regrettait tout haut, d'avoir été obligé de s'absenter au dernier 14 juillet, ce qui l'avait empêché d'illuminer à cette occasion — chose dont il était navré — mais ce soir-là, pour faire plaisir à sa femme, il avait laissé pendre à ses fenêtres deux douzaines de lanternes.

Au bout du village, j'aperçus le long de la route un grand bâtiment tout sombre. C'était l'école publique.

Quelques bambins qu'un maître avait conduit à travers les rues, discutaient gravement sur les événements de la journée.

Comment faut-il appeler l'évêque ? disait l'un.

Parbleu, Monseigneur, répondit un autre.

Monseigneur ! allons donc, depuis la Révolution il n'y a plus de seigneurs.

Et comme ils disparaissaient derrière la grille, un troisième s'écria :

Il faut l'appeler citoyen, c'en est un comme les autres.

 

Braves petits, et que voilà un mot qui m'a consolé de tous les écœurements de cette journée. Cette génération qui pousse est celle qui nous sauvera.

Et tout attristé devant cet abètissement d'une populace ignorante, je regagnais ma petite maisonnette, toute calme au bord de la grève sur laquelle la vague chante doucement avec des phosphorescences éblouissantes.

Antoine Bott.        

 

   * chaque paroisse avait son Conseil de fabrique, lequel administrait les biens de l'église

  ** dans "La semaine religieuse" du 15 novembre 1901

 

Source de l'article

La Dépêche de Lorient du 9 novembre 1901

 


COMMENTAIRE


tel qu'il apparaîtra sous votre commentaire

pour éventuellement vous joindre ou vous répondre, ces coordonnées resteront confidentielles


Question anti-robot
: quel est le jour de la semaine avant mardi ?


pas de commentaire pour l'instant

 

 

 

© notrepresquile.com 2014-2018

 

Mentions légales et Conditions Générales d'Utilisation      |     Qui fait ce site ?

 

Selon la loi Informatique et Libertés du 6/01/78 modifiée en 2004,
vous bénéficiez d’un droit d’accès et de rectification aux informations vous concernant, que vous pouvez exercer en nous écrivant.