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1922

Mort des coquillages en rade de Brest

une enquête de Ch. Léger dans la Dépêche de Brest


BREST. Maison Adrien Aymé, langoustes et homards.
pub. des années 30 - source : archive municipales de Brest, cote 3Fi120-007

 

 

La disparition des coquillages.

Sur les bancs et les grèves.

Dans les parcs.

Ce qu'on a fait, ce qu'on doit faire pour enrayer la destruction.

 

Une situation des plus heureuses, une étendue des plus considérables, des avantages naturels de toutes sortes, telle est la rade de Brest, dont les innombrables ressources ont été jusqu'alors à ce point négligées, qu'on les croirait insoupçonnées.

Parmi ces ressources, nous ne voulons, cette fois, n'en retenir qu'une : les coquillages ! Creusée par la mieux inspirée des fantaisies, découpée comme une savante dentelle, agrémentée de peites baies, d'anses, de criques, d'estuaires, alimentée par une infinité de rivières, ruisseaux, ruisselets, épurée deux fois par jour par l'Océan lui-même, abritée par une série de presqu'îles, de caps, de pointes, variée jusqu'à l'infini par la nature de ses fonds, notre rade offre à l'aquiculture des champs d'action de toute première importance.

On n'a, certes, pas été sans en tirer parti jusqu'alors; mais si dans l'exploitation de ces richesses naturelles quelques-uns ont apporté l'intelligence et les soins désirables, les autres, la grande majorité, n'ont voulu tenir compte que du profit immédiat. Exclure les autres considérations était cependant aller à l'encontre des intérêts de tous, c'était préparer sa propre ruine, c'était tuer la poule aux œufs d'or.

Et l'on s'en aperçoit à présent que les bancs de coquillages de toutes sortes qui garnissaient la rade ont été détruits en grande partie.

Certes, le mal est grand, mais il n'est peut-être pas irréparable. Il ne le serait certainement pas si chacun voulait observer une ligne de conduite plus en rapport, avec les événements. Et cette discipline, sincèrement consentie, serait d'une efficacité autrement appréciable que celle des réglementations toujours en vigueur, mais dont il est impossible d'assurer la stricte application.

En effet, il existe une trop grande disproportion entre le nombre des gardes commis par la marine à la surveillance et celui des pêcheurs se livrant au dragage.

 

Le dragage des huîtres

Pour éviter la dévastation des bancs d'huîtres, par exemple, la marine avait décidé de les diviser en zones et de ne permettre l'exploitation de chacune qu'à tour de rôle et à des époques déterminées. Mais la plupart des pêcheurs ne tinrent aucun compte des motifs qui justifiaient cette décision.

D'autre part, le pesant engin qu'ils emploient — la drague avec filet métallique — cause de graves dégâts. Surchargé le plus souvent de grosses pierres recueillies au cours de l'opération, il arrache tout, bouleverse tout, submerge le frai de la vase qu'il déplace et détruit les nouvelles générations.

Mais s'il est des nécessités qui expliquent l'emploi de cette drague, il n'en est pas qui justifient les agissements d'il y a trois ou quatre ans à peine. Sous le prétexte de draguer des engrais marins, on récoltait une infinité de petites huîtres que nul ne songeait à sauveter.

On constate encore, sans en pouvoir démêler la cause exacte parmi les nombreuses explications qui se présentent, que tandis qu'une huître normale recueillie sur le banc du Poulmic, par exemple, portait, il y a seulement deux ans, une douzaine de naissains, une huître recueillie aujourd'hui au même lieu n'en porte plus.

Joignons à cela le développement des ennemis naturels de l'huître : étoiles de mer, polypes, vers de sable et de vase, pourpres, bigorneaux perceurs, crabes, anguilles, pilonneaux, vieilles, qui sont d'autant plus redoutables que leur victime, actuellement affaiblie par une maladie sévissant partout, ne peut plus se défendre, et l'on se rendra compte des difficultés avec lesquelles sont aux prises les ostréiculteurs.

 

Des bancs de coquilles de Saint-Jacques inexploités

En ce qui concerne les pectens ou coquilles de Saint-Jacques, la situation n'est pas meilleure. Alors qu'elles constituaient un produit des plus courants dans notre région il y a quelques années, les coquilles apparaissent aujourd'hui comme un mets de luxe.

C'est qu'elles ont également beaucoup souffert de dragages inconsidérés et qu'on n'a jamais suffisamment tenu compte de la disproportion existant entre leur destruction et leur reproduction. Fort heureusement, leur mobilité a empêché qu'elles ne disparaissent complètement.

La coquille de Saint-Jacques, en effet, se déplace dans l'eau avec une assez grande rapidité. Entrouvrant ses valves, elle manœuvre ses « barbes », s'enlève et glisse horizontalement, faisant des bonds qui atteignent dix mètres.

Ainsi, un pêcheur, qui, la nuit venue, a dû abandonner le dragage en plein rendement, doit s'attendre, le lendemain, à ne plus rien recueillir au même lieu.

Il existe cependant en rade, un banc aussi important que tous les autres et sur lequel aucun dragage n'a été effectué depuis plus de deux ans : c'est celui de Lanvéoc. Les pêcheurs l'appellent pourtant banc Ar-Re-Sot (banc des sots), car les moins avertis peuvent y pêcher sans difficultés. Point besoin de manœuvrer adroitement pour éviter d'engager sa drague sous les roches; il n'existe là aucune aspérité. Mais comme on n'y a effectué aucun travail depuis longtemps, de grosses algues s'y sont accumulées.

Les pêcheurs le savent, mais ne veulent pas entreprendre le déblaiement, car, jugent-ils, leurs collègues en profiteraient. Cependant, tel envahissement est de nature à porter gravement, atteinte au banc et ne tarderait pas à en causer la ruine si aucune intervention ne se produisait.

La coquille de Saint-Jacques, comme l'huître, est atteinte de cette maladie qui, sans avoir d'influence sur sa qualité comestible, amène son amaigrissement et diminue sa résistance.

Sa disparition serait d'autant plus regrettable qu'un millier de personnes vivent de cette pêche.

Un des principaux ostréiculteurs établis sur les bords de notre rade, M. Madec, maire de Logonna-Daoulas, a entrepris l'élevage des coquilles de Saint-Jacques et a obtenu des résultats appréciables.

« Mais, estime-t-il, l'exploitation des bancs de la rade ne suffit plus et il serait sage d'effectuer des dragages en d'autres lieux. J'ai acquis la conviction, puis l'assurance qu'il existait en pleine mer, sur nos côtes finistériennes, des bancs importants de coquilles qui demeurent inexploités. Je me propose de tenter sous peu quelques expériences à ce sujet qui ne seront pas sans intérêt.

« En effet, les deux cents barques qui s'emploient actuellement au dragage en rade ne ramèneront bientôt plus la subsistance de leurs équipages. »

 

Pétoncles, praires, palourdes

Pour les pétoncles, même constatation ! Les blancs que l'on récolte sur les mêmes bancs que les coquilles sont également en voie de disparition. Des tentatives ont été faites pour les parquer, mais leur manque de résistance n'a pas permis de poursuivre l'entreprise.

Quant aux pétoncles noirs, on s'en soucie actuellement si peu, qu'ils auront bientôt disparu. Comme aucune réglementation ne les concerne, ils sont dragués avec le maërl et vendus comme engrais. Sur les quais de la plupart de nos petits ports du fond de la rade on peut remarquer qu'ils constituent environ la moitié des chargements vendus aux cultivateurs.

Le praire est, parmi les coquillages de notre rade, celui qui jusqu'alors avait le mieux résisté. On le drague avec un filet métallique dont la bordure, faite d'une lame de métal, s'enfonce dans le sable. Ainsi quatre bons marins peuvent en pêcher près de cent Kilos dans une journée.

Le praire a donc répondu aux espérances des mareyeurs qui l'ont parqué. Mais voici que lui aussi succombe à la maladie qui decime les huîtres et les coquilles et l'on enregistre depuis quelque temps des pertes importantes.

Les palourdes, jadis si nombreuses sont devenues d'une étonnante rareté. C'est ainsi, par exemple, que tandis qu'en 1908 cinquante pêcheurs de l'Hôpital-Camfrout et de Logonna-Daoulas récoltaient, sur la grève, 1.900 kilos de palourdes en une journée, ils ne peuvent guère aujourd'hui ramener, à la fin d'une marée, plus du dixième.

Les moules, elles-mêmes, en dépit de leur extraordinaire fécondité, ne se trouvent plus dans notre rade aussi facilement. Il est vrai que jusqu'alors elle n'a été l'objet d'aucun soin. Quelques bancs sans importance qui subissent les méfaits de la drague, subsistent seuls à présent. Et pourtant la pose de quelques piquets réunis par un clayonnage à l'embouchure de nos rivières permettrait d'obtenir d'heureux résultats, car le naissain de la moule s'améliore considérablement par la culture.

Enfin, le bigorneau, qu'on n'a pas plus parqué que l'huitre du pauvre, bien qu'il ait aujourd'hui atteint des prix très rémunérateurs, se fait également beaucoup plus rare.

 

Les méfaits du mazout

Cette disparition des coquillages, dont la récolte et la vente assuraient l'existence d'un nombre considérable de braves gens, n'a pas été sans émouvoir profondément les intéressés. Le fait leur parut naturel d'abord, puisqu'ils puisaient chaque jour aux mêmes sources; mais la raréfaction prit de telles proportions et se fit si rapide qu'ils durent conclure que la pêche seule ne pouvait la provoquer.

Qui ne se souvient, en effet, du banc de Saint-Marc d'il y a une dizaine d'années où, à chaque marée, nos concitoyens se réunissaient, sûrs d'y faire ample provision de coquillages et de capturer, dans un herbier touffu, d'appréciables quantités de crevettes ! A présent, au même lieu, lorsque la mer se retire, les roches apparaissent dénudées, recouvertes d'un limon qui semble avoir étouffé toute vie. En bien d'autres lieux, le même fait peut être constaté.

A quoi cela tient-il ? Aux acides qui s'écoulent des poudreries, des usines établies sur la côte et au mazout, répondent les pêcheurs.

L'action du bisulfate, issu des fabrications de guerre et qu'on dut immerger, se fit probablement sentir, mais on attribue en général des effets bien plus regrettables au mazout.

Pendant la guerre, alors que n'existaient pas encore les réservoirs de Laninon, on se servait pour les transbordements de mazout de deux chalands, les P-3 et P-4, dont l'étanchéité était loin d'être assurée. Et le liquide s'étalait sur la surface de notre rade jusque dans les coins les plus reculés.

A marée basse, le mazout recouvrait les grèves, se déposait sur les herbiers au grand dam des coquillages et crevettes. Toutes nos côtes en étaient imprégnées.

Il y a deux ans, sur la plage du Moulin-Blanc, les pêcheuses de Kerhorre s'étonnaient de trouver d'énormes palourdes dépassant en dimensions toutes celles qu'elles avaient jusqu'alors recueillies en ce lieu. Ces mères, qui vivaient profondément enfouies dans le sable, ayant été empoisonnées par le mazout, étaient venues mourir en surface. Ailleurs, des pêcheurs tirant leurs filets, baignaient au passage leurs poissons dans le mazout flottant.

Des moules arrachées au banc de Saint-Nicolas étaient inconsommables.

 

Une sage mesure

Ces faits se renouvelaient quotidiennement, nous avons tous pu le constater, et ce n'est pas sans raison que les pêcheurs attribuent au mazout, surtout, la disparition des coquillages.

Ils ne sont pas seuls, d'ailleurs, à partager cette opinion, puisque, tout récemment, la Chambre de commerce de Brest était saisie de la question. M. l'ingénieur du port lui signalait « les nombreux inconvénients que présente, au point de vue de la pêche, de la conservation des coquillages et des crustacés et de la sauvegarde du domaine public maritime, la pollution des eaux de la rade par le mazout », et soumettait à l'approbation de la chambre un projet d'arrêté préfectoral dont voici les deux premiers articles :

« Article 1er. — Il est interdit de déverser à la mer du mazout ou du pétrole à l'intérieur des limites des eaux territoriales du département du Finistère, soit à moins de trois milles des côtes.

« Article 2. — Les contraventions au présent arrêté sont constatées par des procès-verbaux que dressent les officiers et maîtres de port, les commissaires de police et autres agents ayant qualité pour verbaliser. »

Et, à son tour, la Chambre de commerce manifestait son avis en approuvant le projet d'arrêté préfectoral.

Et ce projet devenait, hier, une réalité, le préfet du Finistère ayant officiellement pris l'arrêté sus-indiqué.

 

L'opinion d'un savant

C'est là, certes, une sage décision que justifient amplement les graves pertes déjà subies. Aucune mesure ne saurait être dédaignée pour combattre le mal dont souffrent les coquillages et sur la nature duquel les savants eux-mêmes ne peuvent se prononcer catégoriquement.

En effet, M. Esclauze, inspecteur des denrées, après s'être occupé sérieusement de la question, s'est adressé à M. Hérouard, sous-directeur de la station biologique de Roscoff, professeur de zoologie à la Sorbonne, en lui signalant qu'une forte proportion des pectens (coquilles de saint-Jacques) et des chlamys (pétoncles) dragués en rade de Brest, présentaient cette année des signes extraordinaires d'affaiblissement. Il obtint l'intéressante réponse que voici :

« La mortalité des pectens de la rade de Brest n'est pas un événement spécial à votre région ; on a signalé des faits senblables sur les huîtres de Marennes. Dans cette région, on a constaté que la mortalité est de 50 à 80 % dans les courreaux, sans qu'on ait pu trouver la cause. L'huître bâille, ne réagit plus et meurt.

« L'Institut Pasteur a été, je crois, saisi et s'occupe d'en faire une étude microbiologique.

« Giard, qui a signalé jadis semblable phénomène, aurait, à cette époque, trouvé des microbes dans les muscles adducteurs.

« La grande répartition de la maladie sur la côte et certaines indications semblent montrer, suivant moi, qu'on est en présence d'un phénomène d'un autre ordre.

« On a constaté, en effet, que les huîtres guérissent quand on les met dans les clairs. Il me paraît donc plus admissible que l'on soit en présence d'une maladie de la nutrition plutôt que d'une maladie microbienne. Nous n'avons malheureusement pas en France de services permanents se livrant à l'étude du plancton sur les différents points de la côte; aussi sera-t-il difficile de contrôler si telle est la cause de cette mortalité.

« Je crois savoir que mon collègue, M. Joubin, directeur de l'office des pêches, a été saisi de la question. »

 

La discipline nécessaire

De tout ceci, il semble résulter que le dépeuplement de la rade en coquillages serait dû à trois causes principales : 1° l'inobservation du règlement; 2° le mazout; 3° la maladie.

En ce qui concerne la maladie, nous l'avons exposé, malgré l'insuffisance des moyens dont ils disposent, les savants ont depuis longtemps déjà entrepris son étude. On peut donc avec confiance attendre les résultats de leurs travaux.

Quant au mazout, depuis la création des réservoirs de Laninon, on n'en trouve plus guère sur la surface de notre rade. Quoi qu'il en soit, l'arrêté que nous avons signalé est de nature à donner complète satisfaction aux intéressés.

Enfin, la question de l'observation des règlements ne dépend que des pêcheurs eux-mêmes. Lorsque ceux d'entre eux qui les enfreignent auront bien voulu se persuader que les règles établies n'ont pas pour but de limiter leur liberté, mais seulement de protéger d'une destruction complète les produits qui les font vivre, le problème sera bien près d'être résolu.

Dans l'intérêt de tous, c'est ce que nous souhaitons le plus ardemment.

Ch. LÉGER.

Suite de l'enquête, ICI


Source de l'article : la Dépêche du 22 février 1922

 


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