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1874

Les détenus politiques du fort de Quélern

articles d'un reporter du Petit Journal parus les 7 et 8 septembre 1874

 

 

 

 

  Le fort de Quélern, en Roscanvel, a été l'un des principaux lieux de détention des Communards, dès avril 1871. Ils étaient amenés par Brest et attendaient là leur déportation en Nouvelle-Calédonie.

  Jusqu'en septembre 1874, date du dernier convoi, des centaines de prisonniers sont passés par Quélern, y compris un groupe de dirigeants de l'insurrection de la Kabylie (Algérie) en 1871, eux aussi condamnés à la déportation.

  Le reporter du Petit Journal nous emmène visiter les lieux.

 

(correspondance particulière du Petit Journal)

Brest, le 3 septembre 1874.

 

Au fur et à mesure que les années nous éloignent des terribles événements de 1870 et 1871, les souvenirs du passé se perdent peu à peu, et les établissements installés à la hâte pour recevoir les détenus politiques disparaissent successivement.

Les dépôts des îles de Ré, d'Oléron, de Vitré, de Landerneau, de Port-Louis ont été tour à tour évacués, ou affectés à une autres destination, c'est-à-dire que ceux de Saint-Martin de Ré et de Landerneau ont été désignés pour recevoir les forçats en partance pour la Nouvelle-Calédonie, tandis que les autres ont été supprimées.

Seul, le fort de Quélern avait été conservé jusqu'à présent pour recevoir les derniers détenus politiques dont le départ avait été ajourné par les diverses commissions médicales. Nous avons rendu compte du départ de la Virginie et du Calvados, qui viennent de continuer l'évacuation de cet établissement.

Nous avons trop souvent parlé de ce départ pour que nous ne fassions pas parcourir à nos lecteurs l'intérieur du fort de Quélern, qui, à peu de différence près, donnera une idée de ce qu'ont été tous les autres lieux de détention de ce genre.

Mais auparavant quelques explications préliminaires sont indispensables.

Lorsqu'à la fin du mois de mai 1871 le ministre de la guerre invita son collègue de l'intérieur à prendre les dispositions nécessaires pour admettre les prisonniers politiques, ce dernier se trouva pris à l'improviste par l'absence de locaux et l'affluence des convois.

Le ministre de la guerre et celui de la marine, signalèrent les locaux qui pouvaient être mis à la disposition du service de l'intérieur, mais il y avait encore tout une organisation à créer tant au point de vue du personnel administratif qui faisait absolument défaut, qu'au point de vue matériel. Des ordres furent lancés et, en six jours, tout fut prêt, tant bien que mal, pour faire face aux premières nécessités du moment, grâce à une prodigieuse activité déployée en cette circonstance.

Ces installations hâtives presque provisoires ont duré près de trois ans.

Depuis ce moment, près de neuf mille individus ont passé par ces divers dépôts, soit à titre de prévenus, soit à titre de condamnés. Sur un chiffre aussi considérable de prisonniers, il n'y a eu que six évasions. La première a eu lieu à Port-Louis. Sur les quatre évadés, un fut repris quelques jours après ; la seconde s'est tentée au fort de Quélern, pendant les violents ouragans du mois dernier, et les deux fuyards ont été capturés le lendemain au jour. L'un d'eux fait route aujourd'hui pour la Nouvelle-Calédonie. Nous avons relaté son embarquement, lors du départ de la Sybille.

 

Le fort de Quélern est construit sur une presqu'île à pic de l'autre côté de la rade de Brest, près du Goulet, et est destiné en principe à défendre, avec une série d'autres ouvrages, l'arsenal de Brest contre une tentative de surprise par mer.

Un bateau à vapeur fait, tous les matins, le service du fort et effectue le trajet de la rade en une heure et demie environ.

On voit déjà par ce rapide aperçu que ce fort n'était pas aménagé pour devenir à un moment donné une maison de détention. Néanmoins, par sa situation exceptionnelle, il offre une grande garantie contre les chances d'évasion.

Pour débarquer, il faut descendre dans une chaloupe à une encâblure du rivage et aborder sur une petite jetée que la mer, lorsqu'elle est un peu grosse, couvre de ses lames, ce qui ne laisse pas d'être assez désagréable par moments et présente même certains dangers.

On arrive au fort que l'on n'aperçoit pas de loin à cause de sa construction au ras du sol, par une pente assez rapide qui vous conduit devant la caserne où se trouve un bataillon de ligne, qui compose toute la garnison.

Trois ou quatre maisons d'assez pauvre apparence, basses, sales, construites d'après les plans du génie et dans un but stratégique forment ce que l'on décore du nom pompeux du village de Quélern, où résident bien cinquante habitants. Quelques villas jetées çà et là sur les versants de la presqu'île, complètent tout l'ensemble du point qui nous occupe.

Il est impossible de se rendre un compte exact de l'horrible aridité de ce pays, dénué de toutes ressources, de tout abri. Le voyageur, qui, comme moi, est forcé d'y résider deux jours, à cause du temps de la mer qui supprime toute communication, se voit dans la nécessité d'accepter, pour y passer la nuit, l'hospitalité d'un banc dans un poste à tous les vents et à moitié démoli par les boulets anglais, et de grignotter une croûte de pain dont les soldats du 19e ont bien voulu lui faire un cadeau gracieux.

Il était impossible, avec le vent de sud-ouest, de gagner Camaret, car on eût été infailliblement enlevé et jeté à la mer du haut de ces falaises à pic, au pied desquelles se heurtent des gigantesques blocs de rochers. Tout n'est pas rose dans le métier de reporter, et j'avoue que depuis deux jours je ne cessais de répéter à chaque bourrasque « Mon Dieu ! que je voudrais bien m'en aller ! »

Pour en revenir au fort de Quélern, ce n'est qu'au moment d'entrer sous la poterne du fort qu'on reconnaît sa présence. Construit sur les plans de Vauban, il est, je l'ai dit, en contre-bas du sol.

Les bâtiments intérieurs sont en arrière des batteries, de sorte que ceux-ci, en cas d'attaque par mer, ne peuvent être atteints que par un tir en bombe. De ce point élevé, le panorama de la rade de Brest est réellement splendide.

Nous croisons un convoi de détenus politiques qui viennent d'arriver. Ils sont quatre. Deux nous offrent ce type si connu sur le boulevard de camelots sans ouvrage ou de Monsieur Alphonse en casquette de soie, le troisième semble assez nul; quant au quatrième, c'est une des sommités militaires de la Commune de Paris, l'ancien commandant général Lavigne, des lascars, si je ne me trompe. [...]

On entre dans le fort de Quélern en traversant trois fossés et autant de pont-levis, et on se trouve dans la cour intérieure qui est coupée dans toute sa largeur par des baraquements en planches qui sont destinés aux soldats de la garnison.

Une forte palissade de pieux plantés en terre, derrière laquelle se promènent des factionnaires, forme la séparation et constitue l'entrée du dépôt proprement dit.

Ce corps de bâtiment est construit tout en pierres. Il se compose d'un étage inférieur, c'est-à-dire en contre-bas de la cour, et de deux étages supérieurs, mais dont le faîte ne défasse pas la hauteur des glacis de batteries. Ce qui saute tout d'abord aux yeux du visiteur, c'est l'absence complète de verroux et de grilles. Les fenêtres sont toutes grandes ouvertes et les détenus ne se font pas faute de humer à plein poumon l'air de la mer ainsi que de jouir du magnifique point de vue de la rade. On croirait presque entrer dans une caserne ordinaire.

Il n'est donc pas difficile à deux hommes résolus de sortir pendant la nuit à la faveur d'une tempête, ainsi que le fait s'est présenté, et de profiter du relachement de surveillance de la part des sentinelles. Mais s'ils ont pu heureusement franchir un fossé de quinze mètres de hauteur et tomber sur des rochers sans se faire une égratignure, il leur était plus difficile de sortir de la presqu'île dont ils ne connaissaient pas la topographie sinueuse. C'est ce qui explique pourquoi cette première tentative d'évasion a si peu réussi. Les prisonniers jouissent d'ailleurs d'une grande liberté relative. Pendant le jour ils peuvent circuler dans la partie du dépôt qui leur est affectée, descendre dans la cour ou se promener dans leurs chambres.

De nombreux appels ont lieu à des heures irrégulières, afin de s'assurer que tous sont présents.

Les détenus, depuis les départs de la Virginie et du Calvados, sont aujourd'hui au nombre de cent environ, y compris les Arabes, qui sont réduits à huit ajournés. On leur laisse la faculté de s'occuper de ce qu'ils veulent, et tous les outils, instruments ou accessoires nécessaires leur sont tolérés, à leur frais, bien entendu.

Nous avons aperçu l'un des détenus qui mettait la dernière main à un tableau assez grand peint à l'aquarelle, et sur lequel il avait consigné les Ephémerides républicaines depuis 1789.

D'autres s'occupent de sculpture sur bois ou font des habits pour leurs compagnons de captivité plus fortunés qu'eux, ce qui leur procure quelques soulagements ou leur permet quelque amélioration à leur ordinaire. Il y a en effet une cantine où, moyennant des prix fixes et modiques, les détenus peuvent, avec l'autorisation du directeur du dépôt, se procurer une foule d'objets divers et des suppléments d'aliments.

Le costume des prisons ne leur a pas été imposé. Ils portent tous leurs effets personnels. De plus, dans chaque salle, qui peut contenir environ cinquante hommes, il y a cinquante lits en fer garnies d'une paillasse, d'une couverture d'ordonnance et d'un traversin. C'est une amélioration dont ils apprécient l'avantage.

 

Le directeur du dépôt de Quélern est M. Barger, l'ancien directeur du dépôt de Saint-Martin-de-Ré, où se trouvait Henri Rochefort.

Le dépôt de Quélern, nous l'avons déjà dit, ne renferme plus qu'un seul homme ayant joué un rôle marquant pendant la Commune. Les autres détenus appartiennent au gros de l'armée fédérée et pour la plupart sont inconnus.

Billioray, que nous avons aperçu pendant notre visite, est de plus en plus faible, et l'on comprend que les médecins aient cru devoir encore ajourner son départ. Il est voûté, pâle, se traîne à peine, et marche appuyé sur le bras d'un camarade, recherchant les moindres rayons de soleil, et comprimant sa poitrine soulevée par une toux incessante. Depuis trois ans que je ne l'avais vu, je l'ai encore trouvé plus méconnaissable. Il ne faut pas se le dissimuler, Billioray ne passera probablement pas cet automne. Ainsi se terminera cette carrière brisée à vingt-huit ans à peine, et qui, il faut le reconnaître, avait si tristement commencé. [...] et ce garçon qui aurait pu s éteindre heureux auprès de sa famille, disparaîtra subitement dans une prison entre les bras de deux inconnus, prisonniers comme lui, et loin de toute consolation Et tout cela par ambition politique ! Ce dénoûment ne doit-il pas donner à réfléchir ?

 

LES ARABES. Nous avons déjà eu à nous occuper d'eux. Disons seulement qu'ils ne sont plus aujourd'hui que huit, sur lesquels il n'est rien décidé encore, mais ce qui ne saurait tarder.

Depuis le départ de leurs coreligionnaires, ils se sont renfermés dans un mutisme presque complet et se livrent à des dévotions pendant toute la journée.

On comprendra l'inquiétude qui les travaille et qui se reflète malgré eux sur leurs visages quand on saura qu'ils avaient le ferme espoir d'une commutation de peine. L'embarquement de leurs amis et parents a été pour eux un coup de foudre qui se traduit maintenant par un abattement moral.

Les Arabes ne sont pas soumis dans le dépôt au même régime que les Européens. On leur donne du café plusieurs fois par jour, et ils sont vêtus à la manière arabe. On leur a distribué outre des burnous blancs, des burnous en laine bleue, qui reviennent à 47 fr. pièce au gouvernement, et des babouches qu'on a eu la précaution de faire venir exprès d'Algérie, pour que la couleur locale fût sans doute complète.

Pendant leur séjour au fort de Quélern, les Arabes eurent à regretter la perte de l'un de leurs compatriotes. Le fait se renouvelait pour la deuxième fois, car il s'était déjà produit à Saint-Martin-de-Ré.

Par une mesure d'adoucissement que nous ne saurions qu'approuver, il fut accordé aux Arabes de procéder aux cérémonies de l'enterrement dans les mêmes usages qu'en Algérie.

Il n'est peut-être pas sans intérêt de raconter les diverses cérémonies qui précèdent l'inhumation de tout individu de la race mahométane décédé au milieu des siens. Dès qu'un Arabe vient de rendre le dernier soupir, tous ceux qui l'entourent, parents, amis, voisins, viennent prier autour de son corps, ou réciter quelques versets du Coran. Le corps est tourné la tête vers l'Orient et complètement dépouillé de ses vêtements, pour qu'il puisse être procédé aux ablutions du cadavre.

Dans les tribus algériennes, suivant le rang ou la richesse, ces cérémonies sont accomplies par les gens à gages, qui ont chacun leur rôle spécial, laveurs ou pleureurs et pleureuses.

Dans une prison, il ne pouvait en être de même, aussi tous ces divers offices, furent-ils remplis par les détenus musulmans eux-mêmes.

Le corps enseveli fut placé sur un brancard de l'infirmerie du fort.

Le ministre de l'intérieur, par décision spéciale, autorisa les indigènes au nombre de douze, à accompagner le convoi et à porter le corps jusqu'à l'endroit de la sépulture, à condition d'êtreaccompagné par un détachement du 19e de ligne.

Il entre dans les croyances musulmanes, que l'âme d'un décédé ne peut quitter le corps pour entrer dans le paradis de Mahomet, qu'après la mise en terre de l'enveloppe charnelle. C'est pour cette raison, qu'après avoir placé le corps pour le purifier, les Arabes l'emportent au pas de course vers le lieu de la sépulture, afin de ne pas retarder l'admission de l'âme au séjour des houris. En second lieu, c'est un honneur que de toucher de son épaule, même une minute, le brancard du convoi. Mais si, en Algérie, la foule se précipite pour rendre ces derniers honneurs, au fort de Quélern elle était plus restreinte.

A défaut de marabout, les prières du Coran étaient récitées par un nommé Tahar de Saukarras, qui ayant l'usage de la langue française remplissait les fonctions d'interprète. Le corps du défunt fut enterré près le village de Roscanvel et après avoir été versé dans la tombe, suivant l'usage, la tête vers l'Orient, recouvert de terre, sur laquelle les bons paysans bretons s'empressèrent quelques heures après de venir planter une croix.

 

Un dernier mot. Si jamais la fantaisie vous prend à Brest d'aller visiter le dépôt ou le fort de Quélern, je vous recommande deux choses principales.

La première c'est de vous munir d'une autorisation parfaitement en règle du ministre de l'intérieur, sans cela l'entrée du fort vous sera formellement interdite ; la seconde, c'est de vous munir de provisions de bouche, si vous ne voulez pas aller jusqu'au village de Camaret à douze kilomètres du fort pour trouver un morceau de pain.

A moins que vous ne préfériez attendre sans manger pendant onze heures, le retour du bateau à vapeur de Brest.

Heureusement encore si, comme dans mon dernier voyage, vous n'êtes pas réduits à passer les nuits sur un banc dans une mâsure, par une pluie battante, sans aucune communication avec le continent, et cela à cause des perturbations célestes, et sans pouvoir gagner le moindre village sous peine d'être précipité du haut en bas des falaises par la violence du vent qui souffle depuis deux jours.

 

 

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Source : le Petit Journal, du 7 et du 8 septembre 1874, sur Gallica

 

 


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