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En descendant les Quatre-Vents... Pauline Local !

l'irréductible institutrice de Camaret-sur-mer

une enquête de Brigitte Charoy

 

 

 

 

 

  En descendant les Quatre-Vents,1 Pauline Local, Pauline Local !

  En descendant les Quatre-Vents, Pauline Local sur son cheval !...2

 

  Le cheval de Pauline Local, c'est sa bicyclette. Elle l'enfourchait régulièrement le dimanche pour rendre visite à sa sœur Marie-Jeanne à Lanvernazal, en Roscanvel. La voyant passer, les enfants entonnaient cette petite chanson pour se moquer d'elle, mais ils baissaient la voix quand elle arrivait à proximité : il fallait quand même faire attention... Pauline Local n'était pas femme à se laisser faire, toute la ville le savait.

  Et quand aujourd'hui, en 2015, on pose la question à de vieux Camarétois : Pauline Local, ça vous dit quelque chose ? beaucoup de visages s'éclairent. Il y a de quoi...

 

 

 

Camaret-sur-mer - Vue générale

carte postale Éd. Yvon

 

 

 

  Le contexte de cette histoire est celui d'une crise du logement.  Après la Première Guerre mondiale, Camaret prend un essor considérable et le manque d'habitations se fait cruellement sentir. Quelques familles ont fait l'acquisition de baraques américaines du camp de Pontanézen (Brest), reliques de la Grande Guerre, et les ont installées à la périphérie de Camaret. Mais toutes n'en ont pas les moyens.

  En 1921, la municipalité demande au Génie de louer les baraquements de Lagatjar, sur les hauteurs de la commune, pour loger les sans-abris.3 Un an plus tard, le maire, François Poupat, reçoit la réponse : d'accord, mais pour trois mois. Autant dire rien. Il faut trouver autre chose :

 

 

Conseil municipal, séance du 15 octobre 1922

« ... Le maire signale en outre que deux belles pièces sont inoccupées au groupe scolaire de l'école des filles, qu'il a prié Mlle Local, institutrice, habitant au-dessus de la mairie, d'aller les occuper afin de mettre à sa place des personnes sans logement ; que l'institutrice en question n'a pas voulu partir sans autorisation de ses chefs et par ce fait elle anéantit tout un mouvement qui devait s'opérer. Le fait a été signalé aux administrations diverses mais aucune solution n'a eu lieu.»

 

 

  Quelques mots sur les deux principaux protagonistes de cette histoire.

  D'abord Mlle Local.  Elle a 35 ans, est célibataire, et se prénomme Pauline. Originaire de Plougonvelin, elle a d'abord habité au Fret où sa famille s'est installée un peu après 1900. Elle a appris son métier d'institutrice à l'école de Saint-Fiacre, en Crozon, et enseigne à Camaret depuis environ 1919, où elle occupe un logement de fonction situé au-dessus de la mairie.  

  Il ne fallait pas être nécessairement dissipé ou cancre pour subir les foudres de Pauline Local, elle était extrêmement sévère et, pour un rien, vous vous retrouviez enfermé dans le placard à balais de l'école ou obligé de rentrer chez vous avec le bonnet d'âne sur la tête, exposé au regard de tous.

 

  Face à elle, François Poupat, maire. Il est né à Issoudun (Indre) et est arrivé à Camaret juste avant la guerre. Il a charge de famille, et est négociant en vins.

 

   Ils sont voisins. L'école de garçons, dite "de la mairie", où officie Pauline Local, est coincée entre la mairie et la salle des mariages. Pendant l'année scolaire 1923/1924, le maire s'est régulièrement plaint du bruit que font les élèves pendant les célébrations nuptiales.4 Mais ce sont les fêtes du 14-Juillet qui vont faire éclater l'affaire Local, et c'est grâce à un petit billet à la Une du Figaro que la France entière va enfin découvrir le feuilleton que suivent les Camarétois depuis plusieurs mois.

  Ouest-Éclair en fait le résumé :

 

 

 

Ouest-Éclair, le 3 mars 1925

CAMARET-sur-MER. — Une commune sans édiles.

[...] La mairie de Camaret est des plus exiguës ; un seul étage au-dessus, un grenier où l'on l'accède par l'unique escalier du bâtiment qui dessert naturellement aussi l'étage où Mlle Local, institutrice, se trouve logée.

Le 14 juillet 1924, lorsqu'on voulut utiliser le matériel d'illumination de la commune, matériel remisé dans les combles du minuscule hôtel de ville, on constata que la porte du couloir menant à l'escalier était fermée. Mlle Local, qui en détendait la clef, était absente. Le secrétaire de mairie et les conseillers présents eurent recours à un serrurier. La porte fut ouverte, on sortit lampions, torches et lumignons.

Or, le lendemain, bien que l'on n'eut nullement pénétré dans son logis, l'institutrice se rendait auprès du maire ; elle ne pouvait supporter ce qui s'était passé en son absence ; c'était une violation de domicile ; la secrétaire de mairie et les conseillers étaient des cambrioleurs, elle se plaindrait à ses chefs.

 

  

  Petite parenthèse dans cet article pour donner la parole à Pauline Local 5 :

  « Il est vrai que le maire avait voulu, il y a deux ans, que je cède mon logement au garde-champêtre, mais est-il moins vrai que les locaux scolaires doivent être réservés au personnel enseignant ?

  « Enfin si l'heure de la célébration des mariages concorde avec celle de la récréation des élèves, je n'y puis rien.

  « Quoi qu'il en soit, pour que le fait du 14 juillet ne se renouvelle pas, j'ai posé intérieurement un cadenas sur la porte qui avait donné accès aux conseillers municipaux au grenier que l'on me dispute aujourd'hui ».

 

 

Devant l'attitude outrageante de Mlle Local, M. Poupat, maire de Camaret, écrivait aussitôt au Préfet du Finistère, l'avisant que la municipalité démissionnerait en bloc si l'institutrice n'avait son changement pour la plus prochaine rentrée scolaire.

En septembre, le Journal Officiel publiait les mouvements et désignations du personnel enseignant : Mlle Local n'y figurait pas. Nouvelle lettre de M. Poupat. N'ayant pas obtenu satisfaction, la municipalité démissionnait.

Mais cette démission n'était pas valable. Les édiles camarétois l'apprirent à peu de temps de là et, le 9 novembre, le maire écrivait à nouveau à Quimper, cette fois-ci dans les formes requises. Le 9 janvier, la démission collective du Conseil était définitive. Le bruit avait bien couru que Mlle Local avait été déplacée, mais ce bruit n'était pas fondé.

 

Vaines tentatives d'élections et nouvel incident

Le 9 janvier donc, Camaret n'avait plus d'édiles. On fit appel au suffrage universel, deux dimanches consécutifs.

Pas une liste ne se présenta. La population démontrait ainsi son attachement à une municipalité dont la gestion avait été très profitable à la commune : électrification, mesures d'hygiène, service des eaux, achat d'une grue pour le port, etc.

Il y a huit jours, un nouvel incident se produisait entre le maire et l'institutrice. C'était au lendemain de l'inutile second tour de scrutin. Comme le garde-champêtre voulait remiser, selon l'habitude, dans les combles aujourd'hui célèbres de la mairie, les isoloirs de vote, Mlle Local s'y opposa.

M. Poupat télégraphiait alors au sous-préfet de Châteaulin n'ayant plus aucun droit sur les locaux de la mairie, il cesserait le lendemain les fonctions qu'il assurait encore bénévolement. Mlle Local, institutrice qui commandait, pourrait être nommée déléguée !

Et le lendemain, Mardi-gras, un Camarétois déguisé en femme et ceint d'une magistrale écharpe, se promena par la ville et sur le port pour la plus grande joie des enfants. 6

...et tout le monde de reprendre à tue-tête 7

 

 

Une commission est désignée

Le 23 février, devant l'insuccès des deux tentatives d'élections, le maire écrivait à la sous-préfecture de Châteaulin, demandant que soit désignée la Commission prévue par la loi.

Le 24 février, M. Lucas, 1er maître-fusilier en retraite, chevalier de la Légion d'honneur, était désigné par le sous-préfet. [...] Deux autres officiers mariniers retraités, MM. Félix Morvan et Batany, voulurent bien l'aider. [...]

 

 

 

  Les élections municipales ont donc eu lieu en mai, et M. Poupat est réélu.

  Quelques mois plus tard, en septembre 1925, voici l'entrée en scène du garde-champêtre de Camaret, M. Ollivier, et de sa nombreuse famille (5 enfants). Il avait demandé à la municipalité une indemnité de charges de famille. Le Conseil, après avoir délibéré, refuse mais....

 

 

Conseil municipal, séance du 25 septembre 1925

« ... Le Conseil, reconnaissant les services et la situation de famille de M. Ollivier, en outre l'éventualité d'être sous peu sans logement, décide, en compensation, de mettre le grenier qui se trouve au-dessus du bâtiment de la mairie à sa disposition pour y loger, aussitôt la mise en état.

« À cet effet, le conseil municipal décide qu'une cloison sera placée dans ledit grenier pour y faire 3 pièces et vote un crédit de 1.000 francs qui sera pris sur les fonds disponibles.

« Le Conseil dit cependant que ce logement mis gratuitement à sa disposition pourra être repris par la commune le jour où il y aura nécessité pour une raison ou une autre. [...]

« En raison des difficultés continuelles créées par Mlle Local, institutrice adjointe logeant au-dessus des bureaux de la mairie, le Conseil décide de reprendre ledit logement et invite le maire à donner congé à Mlle Local le plus tôt possible. »

 

 

  Les travaux de transformation du grenier se font rapidement et la famille de M. Ollivier emménage. Mais Mlle Local n'accepte pas de partir, et ne veut pas de ces voisins. Elle proteste auprès du Préfet, lequel ordonne que le garde-champêtre, sa femme et leurs 5 enfants soient mis dehors.

  Réaction immédiate de la municipalité :

 

 

Conseil municipal, séance du 13 décembre 1925

[...] « Attendu que depuis l'installation de cette intéressante famille, Mlle Local, institutrice adjointe, a tout mis en œuvre, notamment son syndicat, pour le renvoi du garde-champêtre et rendre la vie intenable aux siens, surtout le 29 novembre dernier, en barricadant l'entrée du couloir pour empêcher Mme Ollivier de rentrer chez elle ;

« Attendu que Mlle Local a l'esprit de méchanceté, a refusé la proposition de M. l'Inspecteur Primaire, mettant à sa disposition les débarras nécessaires ;

« Attendu que tous ses actes sont connus de tous et peuvent être prouvés ;

« Le Conseil,

« Après vote au bulletin secret, par 20 voix sur 20 votants, demande le déplacement de l'institutrice en question, cause de tous les désordres et les ennuis créés entre la Municipalité et l'Administration Préfectorale ;

« Approuve le refus du Maire d'obtempérer au renvoi du garde-champêtre, maintient ce dernier et sa famille dans les bâtiments communaux et passe à l'ordre du jour. »

 

 

  Et le très catholique Ouest-Éclair ne se gêne pas pour en rajouter une couche à vrai dire pas bien charitable, à l'égard de Pauline.

 

 

Ouest-Éclair du 15 décembre 1925

[...] M. Ollivier s'installa tant bien que mal. [...]

Depuis cette date, Mlle Local, qui disposait autrefois du grenier en question en plus des trois pièces qui lui étaient attribuées, n'a pas cessé de brimer la famille du garde-champêtre, soit en obstruant les entrées, soit en fermant les portes.

Voyons, Mlle Local, votre nom est-il prédestiné ?

Tenez-vous essentiellement à ce que la mairie de Camaret devienne uniquement votre local ou oubliez-vous que vous enseignez la morale aux jeunes élèves camarétois ?

Voulez-vous offrir à ceux-ci le plus bel exemple d'égoïsme de célibataire ?

Quels pauvres griefs opposez-vous au refus de M. le Maire ?

La famille du garde-champêtre, dites-vous, trouble vos méditations. Cela est étonnant, car dans la journée, le dernier né, seul, âgé de 20 mois, reste au logis ; les autres étant à l'école ou en apprentissage.

Ce petit bonhomme (peut-être un de vos futurs élèves, car sans élèves point d'institutrice n'est-ce-pas ?) ne peut, par sa voix fluette, troubler votre repos, car tout Camaret sait que Mlle Local est très sourde (ceci dit bien respectueusement).

Ce que vos oreilles ne peuvent entendre, votre parti pris d'opposition vous le fait sentir ; mais passons. Ce qui peut nous étonner en cette affaire, c'est l'attitude équivoque de la préfecture devant se prononcer entre la gestion parfaite d'un maire apprécié et le modeste emploi d'une fonctionnaire aigrie.

[...] M. Poupat, maire de Camaret, ayant derrière lui toute la population à laquelle il s'est entièrement consacré, est nettement décidé à résister. [...]

 

 

 

  Question résistance, il n'y a aucun souci à se faire : M. Poupat est très combatif. Hyper-combatif même. Tellement combatif qu'au cours de la séance publique citée plus haut, il déborde...

 

 

La Dépêche de Brest du 17 décembre 1925

CAMARET. — Un conflit entre le maire et les fonctionnaires

Les fonctionnaires de Camaret se sont réunis le 14 décembre et ont voté à l'unanimité l'ordre du jour suivant :

Les fonctionnaires de l'enseignement, des douanes, de la marine, des P. T. T., des cheminots, des gardiens de phare, réunis au nombre de 46 à Camaret ;

Après avoir pris connaissance des propos suivants tenus par le maire de Camaret, en séance publique du Conseil municipal, le 13 décembre :

« Les fonctionnaires n'en foutent pas un coup du matin, au soir... Ils sont le fléau du pays... une plaie, une plaie ! Messieurs... vous allez voir les impôts qui vont vous tomber dessus... (sic). »

Protestent énergiquement contre de telles paroles prononcées par un maire dans l'exercice de ses fonctions, paroles qui tendent à surexciter les esprits et à troubler l'ordre public ;

Protestent en outre contre l'exclusion non motivée de deux fonctionnaires, dès leur entrée dans la salle des délibérations publiques du Conseil municipal ;

Demandent que de telles insultes et pareils procédés reçoivent la sanction qu'ils comportent.

Pour les fonctionnaires de Camaret :   

le délégué, Henri Argouac'h   

L'exclusion dont il est question dans l'ordre du jour ci-joint, concerne deux fonctionnaires de l'enseignement affectés à Camaret en octobre dernier.

Dès leur entrée dans la salle des délibérations du Conseil municipal, le maire invita ces fonctionnaires à sortir, sous le prétexte que « n'ayant pas six mois de résidence dans la commune, ils ne figuraient pas sur la liste électorale de 1925 et que, de ce fait, leur présence seule suffît à entacher de nullité les délibérations du Conseil municipal. »

Ce maire, ignore sans doute la loi municipale du 5 avril 1884, qui spécifie que les séances des Conseils municipaux sont publiques. [...]

 

 

 

  Cette affaire des fonctionnaires va faire tomber une pluie de lettres sur la presse locale et déclenchera toute une série d'articles polémiques, jusqu'à ce que M. Poupat écrive enfin au Préfet que : ses paroles avaient été mal interprétées, qu'il estimait les fonctionnaires et que ceux-ci devaient être rétribués suivant les exigences de la vie.8

(90 ans plus tard, nous avons trouvé des excuses à M. le maire : en plus de cette affaire Local, il est confronté au même moment à une bande de "garnements" qui, probablement, règle des comptes, et il a eu aussi à supporter un Charivari de tous les diables qu'il n'est pas parvenu à interdire, et qui a duré plus de 15 jours.)

 

  Retour à notre feuilleton.

  Face aux assauts répétés de Pauline Local, le garde-champêtre ne tient pas plus de trois mois :

 

 

Conseil municipal, séance du 14 février 1926

« Le garde-champêtre refusant d'habiter plus longtemps les locaux de la mairie, le maire, sachant que le logement du gardien de la Caserne de Lagatjar était disponible, a demandé à l'Administration du Génie de louer à la commune ce logement pour loger le garde-champêtre. L'administration ayant accepté, le Maire est autorisé à passer un avenant au bail de 1921 aux mêmes conditions. Le prix de la location sera payé par le garde-champêtre. »

 

 

  Ce même jour, le Conseil municipal apprend du maire qu'il est en discussion avec le Préfet pour un réaménagement des locaux de la mairie et de l'école. Car en réalité, tout le monde sait très bien que la situation actuelle n'est pas viable et qu'il faut trouver une autre solution.

  Mais en attendant...

 

 

L'Humanité du 14 mars 1926

UNE ÉCOLE TRANSFORMÉE EN MORGUE

La classe enfantine de Camaret (Finistère) se trouve dans de vieux bâtiments scolaires affectés depuis longtemps à des services communaux. Elle est située entre la mairie et la salle' ̃des mariages, dont la sépare une simple cloison de bois et où l'on arrive par la cour. Celle-ci est petite : 16,5 x 7.

Les jours de mariage, elle est envahie par les gens de la noce et les curieux. Les écoliers n'y sont plus chez eux, ne peuvent pas y prendre leurs ébats. Qu'ils soient au travail ou en récréation, ils gênent la cérémonie. Lorsqu'ils sont en classe, le maire frappe sur la cloison : "Taisez-vous, nous avons besoin de silence !"

Comme Camaret est une ville de 3 à 4.000 personnes, c'est une petite scène qui se produit assez souvent. 9

Le 25 février dernier, un pauvre hère mourut dans la prison de la ville. Le maire le fit transporter dans la salle des mariages, où il resta du jeudi matin au vendredi après-midi. Les enfants, impressionnés par la présence de ce mort, n'osaient approcher de leur classe. Il fallut toute la persuasion de l'institutrice pour les faire entrer. De toute la journée, ils ne purent oublier le voisinage macabre : le bruit qui se faisait à côté d'eux, les allées et venues de différentes personnes, le leur rappelaient à chaque instant.

Cet incident scandaleux n'est pas le premier qui se produit à Camaret. Il fait partie d'une série. Nous raconterons prochainement de quelle façon le maire de cette ville insulte les fonctionnaires en séance publique du Conseil municipal et comment il crée des ennuis à l'institutrice de la classe enfantine.

L'Administration, prévenue depuis longtemps, se décidera-t-elle à prendre à son égard les mesures que l'opinion publique réclame ?

Le Syndicat de l'Enseignement.      

 

 

 

  Cette histoire incroyable, que le grand quotidien national La Lanterne avait publié quelques jours avant l'Humanité,10 n'a curieusement été reprise dans aucun journal de la presse locale. La Dépêche de Brest publie pourtant toujours les communiqués du Syndicat de l'enseignement. Alors pourquoi pas celui-là ? Mystère...

  En tout cas, il y a bien eu un décès, rue de Verdun, le 25 février 1926 à Camaret : celui de Michel Meilard, célibataire, 64 ans (à noter que rue de Verdun est l'adresse de son domicile, mais aussi celle de la prison).

  C'était un jeudi, jour de congé hebdomadaire des enfants. Peut-être le maire s'est-il autorisé à faire transporter le corps dans la salle jouxtant la classe, sachant que les élèves n'y étaient pas, et que le cadavre y est resté plus longtemps que prévu... On peut imaginer d'une part une faute de M. le maire, d'autre part une exagération de Mlle Local dans sa narration de l'événement à ses camarades syndiqués, et enfin un accord plus ou moins tacite entre les deux protagonistes pour ne pas étaler l'affaire sur le pavé camarétois...

  Quoi qu'il en soit, la tension monte. En viendront-ils aux mains ?

 

 

La Dépêche de Brest du 31 mars 1926

CAMARET

Le maire, l'institutrice et le garde-champêtre

On nous communique, avec prière d'insérer :

Le maire de Camaret, M. Poupat, crée des ennuis de toutes sortes à la maîtresse de la classe enfantine. Au mois de septembre dernier, il lui enlevait — en violation des règlements en vigueur — le grenier qui lui servait de débarras. Il donna l'ordre de mettre les objets qui s'y trouvaient dans le couloir.

L'administration laissa faire, tout en reconnaissant que l'institutrice, Mlle Local, n'avait plus le logement réglementaire.

Quelques semaines plus tard, avec l'autorisation du préfet, le maire logea, dans le grenier ainsi rendu disponible, la famille du garde-champêtre (sept personnes). C'est un élément de trouble, de désordre introduit dans l'école. Le chien effraie les enfants dans la cour. Le grenier est situé au-dessus de la classe. Pas de plafond. Au moindre bruit, les élèves lèvent la tête. C'est un sujet perpétuel de distractions.

Certains jours, maîtresse et élèves n'arrivent pas à s'entendre : ce sont des clous qu'on enfonce, des meubles qu'on remue, un parquet qu'on brosse...

Pour se rendre chez lui, le garde-champêtre doit traverser le couloir. Comme les objets de l'institutrice obstruaient le passage, il les porta sous le préau. L'institutrice subit, de sa part et de la part des siens, des vexations journalières.

Un dimanche soir (le 6 février), rentrant au logis, il trouva sur le palier quelques objets déposés par l'institutrice, dont cet endroit, constitue maintenant le seul débarras. Insultée par lui, Mlle Local lui fit remarquer qu'il était bu. Vexé, le monsieur s'en alla chercher le maire. Altercation entre celui-ci et notre camarade, qui le pria de sortir de chez elle. Fou de colère, le maire empoigna les objets qui se trouvaient sur le palier et les lança dans l'escalier. Puis, menaçant du poing sa victime : « Ah ! si vous n'étiez pas une femme ! »

Après cela, c'est le garde-champêtre qui cite Mlle Local à comparaître devant le juge de paix. Il lui réclame 500 francs de dommages-intérêts pour lui avoir dit qu'il était ivre !

Pour mettre fin à ces incidents scandaleux, pour éviter qu'il ne s'en produise de plus graves encore, nous avons demandé à l'administration :

1° De rendre à l'institutrice le grenier qui n'aurait jamais dû lui être enlevé. Il existe à Camaret des logements disponibles que la commune peut mettre immédiatement à la disposition du garde-champêtre ;

2° De séparer complètement l'école des autres services communaux.

Jusqu'à ce jour, l'administration n'a rien fait. Elle porte sa part de responsabilité dans les incidents de Camaret !

Le Syndicat de l'Enseignement   

 

 

Et six jours plus tard...

 

 

La Dépêche de Brest du 6 avril 1926

CAMARET

Le conflit entre le maire, le garde-champêtre et l'institutrice touche à sa fin. — À la suite des démarches faites par la section syndicale des instituteurs et institutrices l'Émancipatrice, le secrétaire de ce groupement vient d'être informé par M. l'inspecteur d'académie que le garde-champêtre a quitté la maison d'école de Camaret le 1er avril.

Cest un premier résultat. Il reste à séparer nettement le service de l'école de celui de la mairie.

Les travaux à effectuer étant peu importants, nous espérons à bref délai une solution conforme aux intérêts de l'école et de la population.

 

 

  Plusieurs articles, à cette période, ont attaqué le maire de Camaret dans la Dépêche. Il ne jugeait pas utile d'y répondre publiquement. Mais l'affirmation ci-dessus, impossible de la laisser passer !

 

 

La Dépêche de Brest du 15 avril 1926

CAMARET

Une lettre de M. le maire. — Nous avons reçu la lettre suivante :

Monsieur le rédacteur en chef,

En réponse aux quatre derniers articles parus dans la Dépêche, concernant le conflit entre la municipalité et Mlle Local, institutrice-adjointe, je viens vous prier de vouloir bien insérer dans le plus prochain numéro, les rectifications suivantes :

Le fond de l'affaire est très simple. Mlle Local ne veut pas de voisins (1)..
..................................................................................................................
..................................................................................................................
......... (1) Nous supprimons ici un passage à caractère diffamatoire........
..................................................................................................................
..................................................................................................................

[...] Tant qu'au départ du garde-champêtre, c'est ce dernier et sa femme qui ont insisté avec énergie pour quitter ce logement, la vie étant intenable avec leur voisine. Je puis montrer une lettre de Mme Ollivier qui a été communiquée à M. le préfet, et vos correspondants seront fixés ; du reste, ils le sont depuis longtemps, mais par solidarité, ils n'en persistent pas moins à soutenir cette institutrice-adjointe, qui est seule la cause du conflit et de la rupture des bonnes relations d'autrefois entre la municipalité et les membres de l'enseignement.

Confiant dans l'avenir, je verrai un jour, peut-être proche, cette affaire changer de face. [...]

POUPAT, maire de Camaret          

 

 

 

  À la rentrée scolaire de 1926, le garde-champêtre n'est plus là, et l'institutrice est toujours dans l'appartement de la mairie. Mais ça ne durera pas. Et c'est finalement la ville tout entière, à travers sa démographie, qui va expulser Pauline Local de son logis.

   Car Camaret pousse comme un champignon, et de plus en plus vite. La voie de chemin de fer, en service depuis un an, a accéléré considérablement toutes les activités du port. Le nombre de chantiers de constructions de navires a augmenté, comme celui des ouvriers, des mariages, des familles, des enfants..., et cette année-là beaucoup d'écoliers seront même obligés de prolonger leurs grandes vacances car les classes des 3 écoles sont toutes saturées.

  Comme il est impossible de construire un bâtiment supplémentaire (la municipalité est déjà endettée pour la construction du groupe scolaire du Lannic), il est décidé que la salle des mariages sera transformée en salle de classe, que le bureau de la mairie servira de salle des mariages, et que les secrétaires iront à l'étage... dans l'appartement de Pauline Local ! 11

  Où transfère-t-on l'institutrice ? Le registre des délibérations ne le précise pas, mais en tout cas, plus de Pauline Local sous le toit de la mairie ! Il est probable que, ce jour-là, M. le maire ait débouché une bonne bouteille...

 

  ÉPILOGUE

  1929. Pauline habite donc quelque part dans le bourg depuis 3 ans. En mai, un nouveau maire est élu, M. Le Balch.

  Les bâtiments communaux n'ont pas dû être réorganisés exactement comme prévu car le logement au-dessus de la mairie est vacant, et Pauline tente un dernier coup. Elle veut absolument récupérer "son" appartement. Un mois après son élection, le 21 juin 1929, le nouveau maire propose au Conseil de réintégrer Mlle Local dans les logements de la mairie. La question mise aux voix a donné le résultat suivant : 18 NON et 2 bulletins blancs !!!

  La vexation pour notre Pauline a dû être atroce, mais vous auriez voté OUI, vous ?

 

 

      En descendant les Quatre-Vents, Pauline Local, Pauline Local

      En descendant les Quatre-Vents, Pauline Local sur son cheval...

 

 

Pauline Local enseigne à Camaret au moins jusqu'en 1938.12 Elle meurt à Brest, en 1950, toujours célibataire, à l'âge de 63 ans.

François Poupat, reste très actif sur la commune, notamment en tant que président de la section de Camaret des Anciens Combattants. Il meurt à l'âge de 90 ans, chez lui à Camaret, quai Kléber.

Nous ne savons pas ce qu'est devenu le garde-champêtre Ollivier et sa grande famille.

 

Aujourd'hui, le grenier du garde-champêtre sert de salle de réunion et de lieu d'archives et s'appelle toujours "le grenier".

Quant à l'appartement de Pauline Local, il est utilisé comme bureaux par les adjoints municipaux, et une des petites pièces est mise à disposition de ceux qui font des recherches sur la commune, ou sur une institutrice, un maire et un garde-champêtre... (merci à la mairie de Camaret pour son accueil).

 

Remerciements à Jean-Louis Kermorgant pour son aide précieuse, ainsi qu'à Jacqueline Coatanea, Jean-Yves Gourvez, Jean-Pierre Kermel, Yvonne Taniou et Francis Bescou.

 

 

  Voici la photo la plus ancienne que nous ayons pu trouver à ce jour de l'école de la mairie. C'est Jean-Pierre Kermel, de Camaret, qui nous l'a transmise, son frère Yvon étant un de ces petits écoliers (visiblement très heureux d'être là !). Mais elle date de 1951 ou 1952. Pauline Local n'était déjà plus de ce monde...

  Nous cherchons donc des photos plus anciennes de l'école de la mairie, de la cour, du Champ de Bataille, de la mairie, etc. pour illustrer cette page.

 

  Photos de François Poupat et de Pauline Local

  Vous les avez peut-être en photo sans le savoir...   
  Pauline Local a enseigné à l'école de la mairie à partir de 1918 ou 1919, et, jusqu'en 1927 elle n'a eu que des classes de garçons. À la rentrée 1937, elle a été nommée dans une classe enfantine (mixte ?). Entre les deux, et après, nous ne savons pas quels élèves elle avait.
  François Poupat apparaît sûrement sur beaucoup de photos officielles ou à l'occasion de manifestations publiques car avant et après son mandat de maire, il était le président du Comité des Anciens Combattants. Il a été maire de Camaret de 1922 à 1929. Il a eu 2 enfants qui n'ont pas laissé de descendance, nous comptons donc sur vous... Merci.

 

  Si vous avez des photos à nous communiquer et que vous êtes en presqu'île, nous nous déplaçerons pour en faire une copie chez vous. Vous pouvez nous appeler au 02 98 17 08 08.

En descendant les Quatre-Vents... Pauline Local, l'irréductible institutrice de Camaret-sur-mer  

une enquête de Brigitte CHAROY  

  

 

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Question anti-robot
: quel est le jour de la semaine avant mardi ?


 

pas de commentaire pour l'instant

 

 

NOTES

 

 1. Nom de la rue qui descend vers le port de Camaret (cf carte postale en dessous) ↑ 

 2. Cette petite comptine, nous a appris une Camarétoise, existait déjà, mais la vedette en était une certaine Jeannie Clairon dont on ne sait plus rien aujourd'hui. ↑ 

 3. Registre des délibérations du Conseil municipal. Séance du 18 septembre 1921 ↑ 

 4. Dépêche de Brest du 15 janvier 1925 ↑ 

 5. Dépêche de Brest du 15 janvier 1925 ↑ 

 6. Et les Mardi-Gras sont redoutables à Camaret (voir ICI et ), Pauline a dû en prendre pour son grade ! ↑ 

 7. Même en échange d'une montagne d'or, l'interprète refusera de dévoiler son identité ! ↑ 

 8. Dépêche de Brest du 19 mai 1925 ↑ 

 9. Le registre d'état civil indique 31 mariages pour cette année 1926. ↑ 

10. La Lanterne du 10 mars 1926 ↑ 

11. Registre des délibérations du Conseil municipal. Séance du 3 octobre 1926 ↑ 

12. Son nom, avec la mention Camaret, apparaît dans une liste de récipiendaires de récompense honorifique dans la Dépêche de Brest du 10 octobre 1938 ↑ 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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