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1940

L'attentat du 23 juin 1940 au manoir de Cœcilian

témoignage de Divine Saint-Pol-Roux, rédigé le 5 septembre 1944

 La copie du manuscrit original de Divine est en bas de page (source : bibliothèque de Brest, fonds Saint-Pol-Roux)

 

 "C'est dans la nuit du 23 au 24 juin 22 au 23 juin 1940, 4 jours après l'occupation par les troupes allemandes de la presqu'île de Crozon, que le manoir de Cœcilian en Camaret-sur-mer fut ensanglanté par un drame atroce. 

  Vers 10 h ½ du soir, un soldat allemand qui s'était présenté en fin d'après-midi sous prétexte d'achat, frappa à l'une des portes du manoir, reçu par notre servante Rose Bruteller, il expliqua qu'il avait l'ordre de contrôler la maison, des soldats allemands s'étant échappés et demanda que l'on prévint les maîtres, sur son insistance notre servante nous fit descendre mon Père et moi.

Après avoir visité toutes les pièces du manoir et la cave, le soldat se réinstalla dans le hall où il nous fit comprendre très difficilement, pour justifier la longueur de sa visite, qu'il attendait pour rentrer au camp ses camarades occupés eux aussi à contrôler les autres maisons.

Vers minuit alors que mon Père à plusieurs reprises s'était efforcé de provoquer  son départ, le soldat se retourna vers moi en me regardant avec insistance et m'adressa une parole qui me fit comprendre trop tard hélas la raison de sa visite.

Mon Père voulant lui Il arma son pistolet automatique, mon Père voulut lui sauter dessus mais j'avais déjà l'arme braquée sur les reins. Il y eut une courte lutte dans la cave, m'étant jetée devant mon Père que l'allemand allait abattre, celui-ci se retourna vers moi et me tira à bout portant dans la jambe. Ce coup de feu provoqua l'éclatement du tibia, puis il s'en prit à mon Père qui luttait, m'appelant désespérément  me croyant tuée, il tira, mon Père sentit les balles lui frôler le visage, notre servante ayant dû faire dévier le bras armé, il s'évanouit à ce moment je le croyais mort et fut laissé pour tel par l'allemand qui tira ensuite sur notre servante la tuant de trois balles dans la bouche. J'assistais impuissante et horrifiée à cette scène atroce.

 


     Ces photos* de Saint-Pol-Roux et Rose Bruteller sont datées du 18 juin 1940. La France est envahie. La veille, Pétain a demandé l'armistice. Depuis la veille, des centaines de militaires français et anglais affluent à Camaret pour tenter de rejoindre Ouessant ou l'Angleterre. Chacun se prépare à l'arrivée de l'ennemi (ils seront là le lendemain matin). La tension est énorme. C'est un jour terrible, un jour funeste qu'au manoir de Cœcilian on a ressenti le besoin de photographier.... Elle n'a plus que 4 jours à vivre ; lui, 4 mois.

 

L'allemand accomplit alors la seconde partie de son crime, il revint vers moi, je faisais la morte espérant qu'il me laisserait, je reçus un violent coup de botte dans la jambe blessée, il me remonta au salon, j'essayais de me défendre, il me tordit alors la jambe et abusa de moi, je fus sauvée de la mort par mon chien, l'assassin prit peur et s'enfuit dans la nuit, je pus après de longs et pénibles efforts me traîner dehors où on me trouva au petit jour.

Je fus soignée à l'hospice civil de Brest du Après les démarches auprès des autorités allemandes et ma déposition, j'arrivais à l'hôpital civil de Brest 17 heures après le drame, je fus opérée d'urgence, j'y fus soignée jusqu'au 15 avril 1941, pendant toute cette période le docteur Pouliquen et son assistant luttèrent contre l'amputation, je subis quatre opérations ; le 15 avril 1941, l'hôpital ayant été détruit au cours d'un bombardement, je fus dirigée sur la clinique du docteur Pouliquen où je restais huit jours mais Brest devenant peu sûr je fus évacuée sur Camaret où je fus accueillie par les parents de ma servante, n'ayant plus de foyer. Mais mon cas nécessitant encore des soins j'attendis la venue de mon frère pour être transportée à Paris où je fus admise à l'Hôtel-Dieu le 30 octobre 1941 et y demeura soignée par le professeur Mondor jusqu'au 15 avril 1942.

Le drame de juin 1940 avait fait une troisième victime. Cruellement atteint par la mort de notre fidèle Rose, par mes souffrances et aussi par les coups qu'il avait reçus, mon Père dont la santé jusqu'alors avait été excellente reprenait courage et confiance lorsque je lui souriais, il venait me voir deux fois par jour, il avait entrepris d'écrire une œuvre pour la grandeur de la France, œuvre intitulée "Le vrai Soleil est en nous-mêmes", il l'avait commencée ainsi qu'un poème "Archangelus" sur la mort de Rose, je n'ai rien retrouvé.

Il faisait la navette entre l'hôpital de Brest et Camaret, une nouvelle et cruelle épreuve après tant d'autres l'attendait, il apprit un soir d'octobre que le manoir qui avait déjà été pillé venait d'être à nouveau "visité". Les diverses pièces du manoir notamment sa chambre et son cabinet de travail se trouvaient dans le plus grand désordre.

Les manuscrits de plusieurs ouvrages auxquels mon Père travaillait depuis de nombreuses années avaient été les uns déchirés, les autres brûlés, lorsque mon Père vit le désastre, il comprit qu'il lui serait impossible de reconstituer son œuvre, il en éprouva un immense désespoir qui acheva de briser sa résistance.

Transporté le 14 octobre 1940 à l'hôpital de Brest où je me trouvais, il expira le 18 octobre à 5 heures du matin.

Pendant ces trois derniers jours la mère St-Hélier me descendait près de mon Père bien-aimé, la 1ère fois il me reconnut, me regarda longuement de ses beaux yeux clairs et poussa un long cri "Ma fille !", il essaya de me rassurer mais je ne compris pas ses paroles.

Le lendemain il ne parlait plus mais me regarda longuement et me sourit, il chercha ma main et sa main remonta jusqu'à mon épaule qu'il serra fortement, de sa belle main droite il faisait le geste d'écrire, vers le soir j'assistais le cœur brisé aux derniers sacrements, il reconnut l'aumônier et lui tendit la main, la 3e après-midi il avait les yeux clos mais lorsque les infirmiers me penchèrent sur lui pour l'embrasser il eut encore un sourire, c'était mon dernier baiser, je ne devais plus revoir ce Père que j'avais tant aimé, j'étais seule, la race maudite avait tué un grand poète.

  Mon Père allait avoir 80 ans."

PONT-AVEN août 1939. Divine et Saint-Pol-Roux,

à l'occasion d'une cérémonie commémorative en l'honneur de Gauguin.

source : Bibliothèques de Brest, coll.  AMC Brest, 15S767

 

   Le jour même de l'agression, 23 juin 1940, l'autorité militaire allemande arrête le coupable. Il sera jugé par la cour martiale de Brest, condamné à mort, et fusillé.

   Le manoir sera bombardé par les Alliés en 1944.

 

  *  archives municipales de Brest, cote 2Fi12695 et 2Fi12750

 ** revue Avel Gornog n°12 sur la Seconde Guerre mondiale, article d'Isabelle Squividant, p.4


 

 

 

 

 

 


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20 octobre 2016

Merci pour ce beau témoignage. Il faut entretenir la mémoire de ce lieu que j'ai pu découvrir ce mois de septembre. J'ai la chance de rencontrer souvent, une ancienne grande résistante âgée de 102ans, dont la mémoire est extrêmement précise, (elle a en partie, rédigé avec son mari, un livre relatant le rôle du réseau qu'ils ont créé avec les Anglais dans le Gers). Alors, je vous remercie à nouveau pour le site que vous avez créé et qui étoffe mes connaissances sur cette période.

Huberte

 

   13 juin 2016

Dans le journal de mon grand-père je retrouve ces lignes datées du 10 septembre 1906 : "... dominant toute cette féerie, un château d'aspect bizarre se dresse au haut de la dune, sur la lande. La construction a un air de décor théâtral ; devant le perron sculpté une rangée de tamaris contourne leurs branches dans le touffu de leur verdure sombre. Des dindons et des poules picorent tout autour sur la mousse et les lichens. Un homme vêtu d'un costume de chasse roux, le chapeau de feutre large et rabattu sur les yeux allait et venait l'air sombre. C'était Saint Pol Roux, le propriétaire, l'auteur du livret de "Louise". Il se baissa pour caresser une poule. Toutes vinrent alors ainsi que les dindons et lorsqu'il reprit sa promenade préoccupé, tout un troupeau de volatiles suivit chacune de ses jambes..."

Je vous envoie ce passage qui est émouvant et qui m'a fait découvrir l'horrible histoire du meurtre de la servante et l'immense souffrance du poète et de sa fille Divine ainsi que la fin du manoir que mon grand-père avait découvert lors de ses promenades d'aquarellistes.Il travaillait à la Banque de France à Brest. Mon grand-père (Guy, Alexis, Robert Van Bredenbeck de Châteaubriant ) était le frère de l'écrivain Alphonse de Châteaubriant et le cousin de Ferdinand du Puygaudeau ( le peintre - Ecole de Pont-Aven- ). Je ne verrai donc pas cet été le manoir comme mon grand-père l'a découvert en 1906 mais j'aurai une pensée très forte pour le poète, sa fille et leur servante.

Odile du Faÿ de Choisinet-Marchand

 

23 avril 2016

J'ignorais les détails de cette histoire tragique et si émouvante. La guerre dans toute son horreur !

Nicole Fréville

 

   21 mars 2016

Ma grande Tante (soeur de ma Grand Mère maternelle)

Édith Kergonan

 

   8 septembre 2015

Je m'y suis rendu en juin, sans connaître cette terrible histoire dans les détails, je ne pouvais plus me détacher de cet endroit, comme s'il y avait encore quelque chose de "palpable"... et j'y retourne bientôt, avec la même émotion, oui quel gâchis !

Gilbert Dubois

 

   26 décembre 2014

C'est un témoignage poignant ! quelle horreur, quel gâchis honteux ! !

Olivier Kourilsky

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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