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1903

Yann Nibor à Camaret

un article de Georges Toudouze dans la Dépêche de Brest

 

Yann Nibor, vers 1900

(auteur anonyme)

(C) RMN-Grand Palais (musée d'Orsay)

 

   "Yann Nibor est né à Saint Malo en 1857. Il appartenait à une longue lignée de marins. À la déclaration de guerre en 1870, il s'est embarqué à l'âge de 13 ans, pour se battre. La vie de mousse était rude, il évoqua plus tard ces mois d'école dans un poème. Devenu novice, Il s'engage pour cinq ans, devient second maître fourrier à 21 ans. C'est un drame de la mer qui l'incita à écrire son premier poème : la perte de deux bateaux de Saint-Malo. Il a chanté comme barde officiel sur les navires de guerre pendant 50 ans." (source Ouest-France)

 

 

Puisque la Dépêche de Brest m'ouvre aujourd'hui si obligeamment ses colonnes et que j'ai le plaisir d'écrire pour la première fois dans le vaillant journal des grands intérêts maritimes bretons, il m'est particulièrement agréable que ce soit pour y parler d'un écrivain dont j'admire hautement le fort et robuste talent, Yann Nibor, et d'un pays magnifique que j'aime beaucoup, Camaret.

Yann Nibor ! Le poête des matelots ! Il y a si longtemps que je le connais ! Cela date de bien loin, d'une époque bien souvent regrettée et qui, maintenant, fait partie d'un passé à jamais disparu. C'était alors que Yann Nibor commençait sa carrière et que sa voix formidable chantait aux Parisiens frissonnants d'angoisse les fureurs et les misères de cette mer à laquelle il a voué une passion farouche et pieuse. L'ayant entendu, remué profondément par ses chants, mon père parla de lui à Alphonse Daudet en termes enthousiastes ; et ce fut là, dans le cabinet de travail de l'ami, du maître tant regretté que Yann Nibor, un soir, lança, tout vibrant de passion, son grand appel à la pitié humaine, en présence de tout ce que les lettres françaises comptaient de talents illustres. Et tandis qu'à sa voix passait au milieu de nous le grand cri sauvage de la mer en furie, Daudet pleura en entendant Les Quatr' Frères et l'Ella, Les Albatros, L'Immersion ; l'émotion nous étreignait tous avec lui : le poête des matelots ne pouvait souhaiter un plus complet et plus sincère éloge. Et depuis ce jour-là, toujours j'ai suivi l'œuvre de Yann Nibor, et, comme lui, passionné de la mer, j'ai parlé de cette œuvre pour qu'on la connût et qu'on l'aimât mieux encore.

Camaret ! Là aussi, j'ai de bien doux et bien chers souvenirs. Dans ce petit port charmant, encadré de paysages grandioses, j'ai joué, tout enfant, avec ceux de mon âge, qui sont maintenant de fiers et solides matelots. Se souvenant du temps où j'étais gamin, et où, avec les mousses, mes camarades, j'apprenais à godiller, les anciens me tutoient et m'appellent « mon fî ». Ce tutoiement-là, j'y tiens, j'y tiens beaucoup, et chaque été, ce m'est toujours une joie nouvelle de l'entendre, et j'y trouve chaque fois une petite émotion dont je ne saurais dire toute la douceur.

 

Camaret ! c'est le port des sauveteurs héroïques, toujours prêts à partir au secours du navire en péril sur ces champs de bataille de la Tempête et de la Mort, qui s'appellent le passage du Toulinguet, la Vandrée, les Tas de Pois. Le canot de sauvetage a une médaille de bronze ; pour ses actes d'héroïsme, Pierre Meillard, « Tonton Piar », comme nous l'appelions, eut la croix d'honneur, et de ce vaillant qui, maintenant, dort au petit cimetière son éternel sommeil, je ne puis me souvenir sans avoir une larme au coin de l'œil. Au tableau d'honneur du canot de sauvetage, il y a deux cents noms de navires sauvés ; mais, ceux-là, ce sont les chiffres des sauvetages officiels. Les autres, ceux, que les barques font, de droite et de gauche, au hasard de la mer, nul n'en sait le chiffre, et le dernier, fait là-bas au large de Sein, par une mer démontée, n'a pas huit jours de date ! Et voilà pourquoi j'aime d'une affection profonde ce petit pays magnifique et dévoué au sauvetage.

C'est là, dans ce port, où depuis 18 années nous venons chaque été, l'aimant chaque fois davantage, que l'autre jour, rentrant à l'hôtel de la Marine, nous trouvons Yann Nibor, venu là pour nous voir et passer la journée avec nous. Au cours de cette journée, causant et nous promenant sur le quai, où déjà quelques-uns avaient reconnu la haute taille de « Tonton Yann », nous rencontrons le commissaire et le maire. La conversation s'engage ; nous parlons de l'Abri du Marin, qui, à peine terminé, a déjà servi à sauver d'une nuit de froidure et de pluie, lors du dernier coup de vent, une cinquantaine de pêcheurs dont les barques s'étaient réfugiées ici : nous causons instruction maritime; le commissaire énumère les volumes, envois de généreux donateurs, qui ont permis de constituer à l'Abri une petite bibliothèque déjà fort utile.

La conversation continue, et tout d'un coup je lui dis : « Mon cher ami, vous devriez bien venir donner une petite séance ici ! C'est cela qui serait gentil ; vous nous feriez un de ces plaisirs... ! »

Yann Nibor un instant me regarde avec ses bons yeux clairs. Puis il s'écrie : « Eh ! bien, mon vieux, il ne sera pas dit que moi, fils de pêcheur, moi, qu'on appelle « le poête des matelots », j'aurai été le seul à ne rien faire pour mes vieux frères, les pêcheurs de Camaret ! Je veux vous être bon à quelque chose. Annoncez que mardi je donne une séance à Camaret. Prix d'entrée : deux sous ! Le total complet sera pour la bibliothèque de l'Abri du Marin. Et vous, monsieur le commissaire, et vous, monsieur le maire, qui êtes des marins tous deux et qui connaissez les livres dont les marins ont besoin, vous achèterez des bouquins pour l'Abri avec ces gros sous-là ! Ça va ? »

Si ça allait ! Je crois bien que « ça allait » ! Deux mains émues se tendirent vers lui : ce fut toute la réponse, mais combien éloquente !

Yann Nibor, mon cher ami, vous n'êtes pas seulement un homme de grand talent et de chaude conviction, vous êtes aussi un brave homme !

Ce qui fut dit fut fait : et voilà pourquoi mardi, à huit heures du soir, on parvint, en l'honneur de « Tonton Yann » et de la bibliothèque de l'Abri camarétois, à faire entrer dans la salle où se donnait la séance, la salle Sévellec, beaucoup plus de monde que cette pièce, à dimensions fort vastes cependant, ne paraissait pouvoir en contenir. Quand Yann Nibor entra, ce fut une acclamation formidable qui, par les fenêtres grandes ouvertes, se propagea dans la cour, entièrement comble, elle aussi, dans les couloirs, dans, les pièces avoisinantes, en grondement de tonnerre. Solide, bien campé, tel qu'en un magistral portrait l'a décrit Jean Aicard au cours d'une préface, Yann Nibor se dressa sur l'estrade et, d'un large geste, enveloppa l'auditoire. Le silence se fit profond, complet, absolu, et le poête commença...

J'ai entendu Yann Nibor dans les salons de Paris ; parfois aussi il a chanté pour moi seul ; par exemple, le matin même, il m'a chanté les Quat'Frères et l'Ella, dans les grottes du Toulinguet, tout en prenant son bain, — ce qui produisait d'ailleurs un effet de premier ordre. Eh ! bien, rien de tout cela ne compte, en face de la vision que j'ai eue hier soir.

Il était debout. Devant lui, sardiniers, langoustiers, friteuses dont les coiffes blanches mettaient une note claire, étaient là émus, angoissés, vibrants ; ils riaient, ils frissonnaient, ils pleuraient avec lui. Et c'était si beau, et c'était si poignant que nous aussi, mon père, ma mère, quelques amis et moi qui étions là, nous en avons pleuré d'émotion et que nous sentions à la gorge quelque chose, comme une griffe de fer, qui nous prenait et qui nous étranglait. Je dois, nous devons à Yann Nibor et aux Camarétois une des plus poignantes soirées que j'aie jamais passées !

Quand il leur raconta sa vie, avec cet accent si simple et si vrai qu'il sait y mettre, sa vie de mousse, de matelot, ils le sentirent des leurs; ils comprirent que ce bon grand géant était de leur race et de leur sang, qu'il avait connu tout de la rude vie de mer, les douleurs comme les joies.

Puis vinrent ces morceaux qui sont classiques et que tout le monde connaît, comme ces Quat' Sabots de Noël qu'il a eu la délicate pensée de chanter à Mme Dorso, clouée dans son fauteuil et qui ne pouvait venir l'entendre.

Qui n'a pas entendu cette merveilleuse pièce, les Quat' Frères et l'Ella, entonnée à pleine voix par Yann Nibor, reprise en chœur par 600 voix, ne peut savoir ce que c'est. Quand ils sont arrivés à la dernière strophe si profondément tragique...

 

Car, comm' les Quat' Frères et l'Ella,

Faut s'attendre à passer par là !

 

... j'avouerai franchement qu'un frisson m'a secoué, et soudain j'ai revu dans ma mémoire, au-dessus des visages amis que j'avais devant moi et que je connais tous, d'autres figures, pâlies au fond du souvenir, celles-là, les figures d'autres amis que j'avais, ici, d'amis qui un jour sont partis sur l'eau et qui, eux aussi, ne sont jamais revenus...

 

Car, comm'les Quat' Frères et l'Ella,

Faut s'attendre à passer par là !

 

Et cette autre pièce admirable d'émotion, La Boîte de Chine, je crois que jamais plus je ne pourrai l'entendre dire ailleurs : l'autre soir, c'était trop beau, c'était trop poignant.

Ce fut ainsi pendant une heure et demie ; infatigable, se surpassant lui-même à chaque instant, Yann Nibor disait, chantait, mimait. C'était le matelot qui nourrit les pauvres petits abandonnés; — c'étaient les albatros dévorant vivant le naufragé sur sa bouée ; — c'était l'histoire du matelot en escadre ; — c'était la maman qui berce son petit pendant que papa fait sa pêche au loin ; — c'était la veillée bretonne ; — c'était enfin le canot de sauvetage lancé au péril de la mer pour arracher à la tempête de pauvres vies humaines. Toute la vie du pêcheur, toutes ses joies, toutes ses misères, tous ses travaux y passèrent, tout ce qu'il fait sur la mer...

 

La mer qui hurl' ! La mer qui chante !

La mer qui, par les nuits d'hiver,

Tu' parfois, mais souvent enchante.

Il aurait pu chanter toute la nuit : toute la nuit on l'aurait écouté, soutenu au refrain et acclamé. Cette langue si puissante, si imagée, faisait une fois de plus son œuvre; et lui, il apparaissait comme le véritable homme de mer, le marin sans peur et sans reproche, le vrai marin de Bretagne, qui semble fils tout ensemble de la vieille terre d'Armor et de l'immense et grandiose Océan.
Il lui fallut enfin s'arrêter, car quoique « Tonton Yann » semble bâti à chaux et à sable et qu'il ait des poumons d'acier, la force humaine a cependant des limites. Une immense acclamation, vingt fois répétée, fut l'unanime et très émotionnant remerciement.

Un instant après, nous sortions sur le quai ; le ciel était scintillant d'étoiles, au loin brillaient les phares, la mer se faisait douce et caressante, comme elle sait être quand elle veut plaire, cette sombre et terrible charmeuse que nous aimons d'un amour toujours plus grand. Chacun rentrait chez soi ; Yann Nibor fredonnait un dernier refrain en aspirant une fine brise saline à senteur de goëmon ; il avait l'air heureux de l'homme qui vient de faire une bonne action.

Et moi, tout remué de l'avoir entendu à cette soirée inoubliable, je songeais à ces livres que l'on va acheter avec les « gros sous » de « Tonton Yann ». Livres bienfaisants, livres d'instruction maritime, dont les renseignements, utiles, les leçons techniques, rendront plus productif le travail des hommes et feront ainsi vivre des femmes, des enfants, des vieillards. Livres précieux qui seront le cadeau généreux du poête des matelots aux pêcheurs de Camaret.

En leur nom et de leur part, Yann Nibor, mon ami, à vous merci du fond du cœur !

Georges TOUDOUZE.       

 

 

 

Les quat' frères et l'Ella

 

Su’ les Quat’-Frèr’ et su’L’Ella,
’les Quat’-Frèr’ et su’L’Ella (bis)

Y’avait cent-soixant’dix-neuf gars

In’troun’ dérin’ tra lonlaire, in’troun’ dérin tra lon la (bis)

 

Y sont partis de Saint-Malo, y sont partis de Saint-Malo

Tous biens portants, vaillants et beaux.

 

Pour aller à Terre-Neuve, au banc

Pêcher la morue et l’cap’lan.

 

Mais jamais on les r’verra plus

Les pauv’ p’tits gars sont bien perdus.

 

Ceux qui sont les plus malheureux

C’est les marmailles, les veuves, les vieux.

 

Car cet’ hiver y’aura pas d’pain

Et plus d’un crèvera de faim.

 

Mais y’en a qui se régal’ront

C’est les poissons qui les mang’ront.

 

Allons Pell’ tas et Terr’neuvas

Faut pas s’faire de la bille pour ça.

 

Faut boire à la santé des gars

Qui sont coulés, au fond, en tas.

 

Car comme les Quat’-Frèr’ et L’Ella

Faut s’attendre à passer par-là !

 


(source : Noyez-les !)

 

 

Source de l'article de Georges Toudouze :

La dépêche de Brest du 25 septembre 1903

 

 


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