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1850
Le Kacouss de l’Armor

une nouvelle d' Émile Souvestre

 

   Cette nouvelle d'Émile Souvestre (1806-1854, ci-contre caricaturé par Nadar), écrivain breton, extraite du recueil les Récits de la muse populaire, a paru d'abord en feuilleton dans la Revue des deux mondes, en septembre 1850.

   L'histoire se déroule entre Rostudel et Morgat.

 

   (L'orthographe de l'époque a été conservée)

 

 

I – La filleule de la vierge et le fils du diable

 

À l’ouest de l’Armor finistérien s’étend une longue pointe granitique dont l’extrémité se bifurque, et forme les deux presqu’îles de Kelern et de Crozon. La dernière de ces presqu’îles dessine un des côtés de la magnifique baie de Douarnenez, ce lac marin au fond duquel dort la mystérieuse cité du roi Gralon. On peut trouver des horizons moins monotones, des rocs aussi bouleversés, des terrains encore plus écorcés par la rafale ; mais on chercherait vainement un site dont le caractère fût plus complet. Ce qui distingue le paysage qu’on découvre du haut de cette dune, c’est une harmonie indéfinissable ; ce sont les falaises pierreuses le long desquelles coulent des traînées de bruyères en fleurs, les volées de goëlands gris tournoyant au-dessus des enceintes druidiques, les linceuls d’algues fauves qui enveloppent les récifs et dont les plis flottent dans les remous ; c’est le mélange de grèves, d’écumes, de débris de naufrages, et, par-dessus tout, cette respiration rauque de l’Océan dont les intermittences régulières semblent mesurer le temps. Ailleurs, l’aspect séduit par la variété ; ici il impose par son unité : la même impression vous arrive par tous les sens, et cette impression a je ne sais quoi de fortifiant et d’austère. La brise de mer est d’une nature purifiante ; comme l’air des montagnes, elle produit une sorte d’excitation salutaire ; après l’avoir respirée, on se sent plus d’activité, plus d’initiative ; la grandeur du spectacle réagit au dedans et communique à l’être intérieur son énergique gravité. J’éprouvai d’autant plus vivement cette impression, que je retrouvais les rudes paysages de la Bretagne après un long séjour dans l’énervante atmosphère des villes. Ce que je revoyais avait en quelque sorte pour moi le charme du souvenir et celui de la nouveauté. Je reconnaissais mes sensations d’autrefois mais ravivées et plus entières.

Après m’être arrêté au cap La Chèvre, je me dirigeais vers le nord en suivant le promontoire. J’avais passé Rostudel ; j’apercevais en avant quelques arbres rabougris, et, derrière leur feuillage échevelé par la brise, le hameau de Kercolleorc’h, lorsque mon œil s’arrêta, à gauche, sur une étroite oasis dont la verdure rayait la brande. C’était une petite ravine de quelques pas s’inclinant vers la baie et que vivifiait une source appauvrie par les chaleurs de juillet. Au plus profond de ce pli de terrain ; quatre pierres brutes avaient été disposées de manière à former une sorte de fontaine que protégeaient quelques touffes de saules. Une jeune paysanne s’y tenait assise, le bras appuyé sur sa cruche de terre de Cornouaille, dont l’orifice était recouvert d’une toile fine et blanche. L’arrangement de son costume flétri témoignait d’un goût remarquable. La coiffe de toile rousse encadrait avec soin l’ovale un peu large du visage ; un petit mouchoir de cotonnade brune évasait gracieusement ses plis sur la nuque et enveloppait les épaules comme deux ailes ; une jupe bordée de rouge retombait jusqu’au-dessus de la cheville, et laissait voir deux pieds nus d’une forme parfaite et de la couleur du bronze florentin.

Je m’étais arrêté pour la regarder ; elle me salua d’un de ces bonjours cadencés qui donnent tant de grace caressantes au vieux langage celtique. Je m’approchai, attiré par la douceur de la voix et par la fraîcheur de la source. En me voyant essuyer mon front, la Rébecca armoricaine me demanda si je voulais boire, et, sur ma réponse affirmative, elle souleva la cruche en riant et approcha le goulot de mes lèvres, comme je la remerciais à la manière bretonne en lui souhaitant la bénédiction de Dieu, le pas d’un cheval retentit au revers du coteau, et la silhouette d’un meunier se dessina au détour de la montée. C’était un homme encore jeune, à la mine ironique, et vêtu d’un habit de couleur opale qui dénonçait sa profession. Assis de côté sur ses sacs de farine il cheminait en sifflant et battait la mesure des deux pieds contre les flancs de sa monture. Habitué à cette excitation régulière, l’animal n’y prenait point garde, et s’avançait d’un pas philosophique comme trop blasé sur les choses de ce monde pour s’émouvoir ni se hâter. Le nouveau venu salua la petite paysanne par son nom.

— Que la Trinité nous aide ! dit-il en riant ; voici Dinorah qui tient auberge sur la lande pour les gentilshommes de passage.

— Continuez votre chemin, Guiller Trois-Bouches, répondit Dinorah en riant ; il n’y a ici que de l’eau de fontaine, et vos pareils n’aiment que l’eau de feu 1.

— Par ma conscience ! mon chemin est le tien, reprit le meunier, car je porte les moutures à Kercolleorc’h.

— Sauf ce que la sébile du moulin en aura retiré, dit la jeune fille malignement.

Je souris de cette allusion aux habitudes connues des meuniers bretons, trop sujets à dîmer sur les grains qui leur sont confiés. Guiller hocha la tête.

— Vous entendez la langue de malice (gour lanchenn), dit-il en se tournant vers moi ; je l’ai vue trop petite pour m’appeler par mon nom, et maintenant elle pourrait plaider contre un avocat. Que je sois damné si Dieu n’a pas donné aux femmes la parole qu’il a retirée au serpent !

Dinorah se mit à rire.

— Les plus faibles ont droit de se défendre, fit-elle observer ; le ver de terre lui-même se redresse contre celui qui l’écrase.

Guiller secoua la tête.

— Oui, oui, continua-t-il ironiquement, la petite sainte n’aime pas les curieux, et, comme les chiens de métairie, elle aboie de loin.

— Les bons chiens n’aboient pas contre les honnêtes gens ! objecta finement la paysanne.

Le meunier la regarda.

— Alors dis-moi un peu, reprit-il, ce que font les chiens de Kercolleorc’ h quand Beuzec-le-Noir, passe devant ta porte ?

Dinorah ne répondit rien et rougit beaucoup ; évidemment Guiller avait trouvé le point sensible. Il y appuya avec une persistance qui prouvait la rancune, et plaisanta longuement la jeune fille sur son voisin Beuzec, qui me parut être un de ces favoris pour lesquels on avoue difficilement sa prédilection. Dinorah, d’abord troublée, recouvra bientôt sa présence d’esprit et finit par répondre avec une vivacité acérée. Tous deux épuisèrent leur malignité dans ce duel de paroles. Guiller y mit l’entrain vulgaire des railleurs de profession, la jeune fille une dextérité nerveuse et hardie dans laquelle perçait quelquefois l’amertume. Le meunier parut céder le premier.

— Sur mon baptême ! le diable n’aurait pas avec elle le dernier mot, dit-il en me regardant ; voici bien la preuve que ce qu’il y a de plus infatigable sur terre, c’est la mauvaiseté d’une femme.

— Vous mentez, dit vivement Dinorah ce qu’il y a de plus infatigable, c’est la cravate d’un meunier.

— Pourquoi cela ? demandai-je.

— Parce qu’au dire de la tradition, reprit la paysanne en riant, elle peut, sans se lasser, tenir toujours un coquin à la gorge.

Guiller ne parut point se fâcher de l’application du proverbe populaire.

— Allons, dit-il d’assez bonne grace, la fille est bien instruite et connaît toutes les sentences de malice. Depuis que le froment a du son, les piqueurs de meule ont été exposés à la médisance et au péché. Il n’y a que les petites saintes qui peuvent être filleules de la vierge Marie !

La figure de Dinorah prit une expression sérieuse.

— Ne riez pas des choses bénites, Guiller Trois-Bouches, dit-elle presque sévèrement.

— Que le vieux Guillaume 2 me brûle si je ris ! répliqua ironiquement le meunier ; tout le monde ne sait-il pas bien que tu as eu pour marraine la mère de Jésus ?

— Assez ! interrompit la paysanne visiblement scandalisée ; mais le meunier n’était pas homme à s’arrêter dans une revanche, d’autant plus qu’il avait rencontré mon regard qui l’interrogeait.

— Monsieur ne connaît pas l’histoire ! dit-il d’un ton narquois. C’était après la naissance de Dinorah ; on l’avait conduite à l’église ; le bedeau venait d’apporter la coquille de sel ; et le recteur décrochait déjà son étole, quand on accourut dire que celle qui avait été choisie pour marraine venait de mourir. La chose parut un signe de malheur, ainsi que monsieur peut croire, et on se demandait comment l’innocente serait baptisée ; mais on vit tout à coup sortir de la chapelle de la Vierge une belle créature vêtue de dentelles et de soie, qui se proposa pour tenir l’enfant, et qui, de baptême achevé, disparut sans qu’on ait pu savoir comment. Certaines gens ont dit que c’était une étrangère du haut pays venue pour voir la mer, et qui avait aidé, par hasard, à faire une chrétienne ; mais ceux de Kercolleorc’h, qui ont plus d’esprit que le pauvre monde, ont assuré que c’était la vierge Marie elle-même, en raison de quoi ils ont appelé Dinorah la petite sainte.

Je regardai la jeune fille, et je lui demandai si ceci n’était point un conte inventé par le meunier.

— Guiller sait mentir, même quand il n’invente pas ! répliqua-t-elle avec une brusquerie qui indiquait une conscience blessée ; mais, après, tout, sa moquerie ne peut rien changer dans ce que Dieu a voulu : pour rire des étoiles on ne les fait pas tomber du ciel !

A ces mots, elle doubla le pas, malgré la cruche qu’elle portait sur la tête, et nous devança dans le sentier, de manière à rompre l’entretien. Guiller me regarda de côté.

— En voilà de la fierté ! me dit-il ironiquement ; la petite ne veut pas renoncer à avoir une marraine au-dessus du firmament.

Je reportai les yeux avec curiosité sur Dinorah, qui continuait à marcher devant nous. Ce n’était point la première fois que j’entendais parler de ces créatures d’élection qu’un heureux hasard avait faite les protégées de quelque sublime patron. Je savais qu’en Bretagne, où la légende chrétienne s’est partout substituée à la mythologie gauloise, où la Vierge et les saints ont remplacé les fées de l’Armor, ces interventions surhumaines ne sont point aujourd’hui même sans exemple. J’avais entendu citer la fouacière de Saint-Matthieu, dont l’ange Gariel pétrissait les pains azymes, et le pilote de l’île de Batz, à qui Jésus-Christ avait appris les paroles qui relèvent le navire en détresse ; mais c’était la première fois que je voyais de mes yeux une de ces favorites du ciel. Bien que familiarisé depuis long-temps avec les inventions de la fantaisie populaire, j’avais quelque peine à entrer dans ce nouveau domaine, à prendre au sérieux la naïveté de cette foi qui me transportait en plein moyen-âge. Je contemplais tout surpris cette pauvre paysanne qui se croyait sincèrement filleule de la reine des anges, et qui sentait sur elle une bénédiction particulière ! Cette persuasion avait, du reste, imprimé à toute sa personne un caractère de pureté plus digne et plus sereine ; une fois averti, on en restait frappé : C’était la grace de la jeunesse avec la fermeté de l’âge mûr et la placidité de la vieillesse. Sous cette enveloppe sans éclat, on devinait une flamme intérieure dont le reflet brillait doucement au fond de deux yeux couleur de mer. Je n’eus point le temps de demander au meunier de nouvelles explications : nous étions arrivés à une cabane de gabarier 3, que j’appris alors être celle du père de Dinorah. La maisonnette était de granit, couverte en ardoises, contre l’usage, et d’un aspect moins misérable que celles qui parsèment nos grèves. On avait profité d’une échancrure assez profonde du coteau pour ménager derrière la cabane un courtil bordé d’aubépines et de troënes. En avant s’ouvrait une petite crique pailletée de coquillages dont les débris nacrés étincelaient au soleil. À l’ouverture même de cette espèce de port, des filets séchaient sur le roc, et une barque était échouée ; le gabarier dormait au pied du rocher, la face tournée vers le sable et le front appuyé sur ses deux bras repliés.

— Voilà Salaün qui récite la prière de saint Lâche, dit le meunier en me montrant le dormeur avec le manche de son fouet ; ces fermiers de la mer sont les protégés du bon Dieu : tandis qu’ils dorment, la semaille se fait sous l’eau, leur moisson grandit, et, le jour venu, ils n’ont qu’à récolter. Je gage que le père Salaün fait maintenant quelque rêve royal ! Il voit entre deux eaux le grand congre aux yeux de perle ou le banc de sardines d’argent, et il engage son ame au diable pour voir le filet qui prend tout. Nous arrivons tout juste, pour sauver un chrétien de la damnation.

À ces mots, il rapprocha ses deux mains réunies en forme de porte-voix et poussa un de ces cris prolongés par lesquels les marins s’appellent sur mer. Le gabarier se secoua aussitôt et releva la tête. Guiller éclata de rire.

— Eh bien ! vieux marsouin, dit-il, tu vois que les gens de terre savent aussi parler, au besoin, la langue marine.

— J’ai cru que c’était un canonnier de marine qui me hélait, répliqua ironiquement Salaün en faisant allusion à la maladresse proverbiale de ces derniers pour tout ce qui concerne les habitudes nautiques.

— Allons, tout le monde sur le pont ! reprit le meunier, qui continuait à parodier le langage du gaillard d’avant ; j’apporte de quoi faire le biscuit.

Il avait délié les cordes qui tenaient les sacs de mouture attachés sur le bât ; Salaün vint l’aider. Je profitai du moment pour m’informer des moyens de visiter les belles grottes de Morgate ; Salaün m’offrit sa barque, nous tombâmes d’accord du prix, et il fut convenu que nous partirions à la descente de la marée, qui était alors étale. En attendant, je gravis le rocher qui fermait au nord la petite crique, et le lac de Douarnenez m’apparut sous les lueurs déjà obliques du soleil. Les côtes brunes s’arrondissant autour des eaux bleues, çà et là empourprées par des rayons plus vifs ou moirées par de blanches lueurs, donnaient à la baie entière l’apparence d’un gigantesque coquillage aux bords rugueux et à l’intérieur irisé de nacre. On apercevait, de loin en loin les voiles blanches des pêcheurs ou les voiles roses des gabariers qui glissaient à l’horizon et allaient se noyer parmi les splendeurs du soir. Aucun bruit dans cette immense étendue, si ce n’est la rumeur de la mer et quelques bourdonnemens d’insectes. L’odeur marine des algues arrivait jusqu’à moi mêlée aux parfums mielleux des troncs et à la senteur amère des genêts. Les pointes de Saint-Hernot, de Morgate et de Trebéron se dressaient successivement au nord comme des bastions géans ; çà et là des hameaux tachetaient la lande.

Après avoir long-temps promené les yeux sur ce merveilleux spectacle, je les abaissai vers la petite anse creusée à mes pieds. Le meunier et Salaün étaient rentrés ; je n’apercevais plus que la gabare, échouée, le cheval broutant les rares gazons marins qui veloutaient le roc, et quelques oiseaux de mer se jouant le long des anfractuosités ; mais bientôt Dinorah parut. Elle portait la quenouille de roseau passé à sa ceinture et tournait le fuseau en marchant, son tablier relevé se gonflait des grains de rebut que rejette le vanneur. Je la vis monter la petite colline qui aboutissait au rocher où je m’étais assis. Arrivée au sommet, elle regarda autour d’elle, leva la main comme si elle eût appelé aux quatre coins du ciel, et se mit à répéter je ne sais quel chant sans paroles et sans rhythme. Presque aussitôt des gazouillemens lui répondirent, et une douzaine d’oiseaux s’élancèrent pour recevoir d’elle la pâture. Je voyais la jeune fille, dont la silhouette se découpait sur l’azur du ciel, semer le grain en chantant à demi-voix, tandis que les bouvreuils, les roitelets et les rouges-gorges, voletant alentour, l’enveloppaient dans leurs évolutions aériennes. Le tout, éclairé par les clartés du soir, formait un tableau rustique et charmant ; on eût dit une de ces idylles en quelques vers telles que nous en a laissé la poésie sicilienne. Je voulus rejoindre la petite sainte, mais elle m’arrêta par un geste.

— Si monsieur approche, les oiselets vont partir, dit-elle en me les montrant qui tournaient déjà la tête d’un air inquiet et qui gonflaient leurs ailes.

Je lui demandai comment elle avait pu les apprivoiser.

— Comme toutes les créatures du bon Dieu, en leur montrant que je les aimais. Quand l’hiver vient et que la terre est gelée, je leur jette la graine sur le seuil, et, dans le temps des fleurs, ils s’en souviennent.

En ce moment, le meunier et Salaün reparurent ; le premier appela son cheval, qui jeta un regard de regret mélancolique sur les gazons marins, mais se résigna à obéir. À leur approche, les oiseaux de Dinorah s’envolèrent.

— Voilà encore la petite sainte qui fait l’aumône aux mendians de l’air, dit Guiller en nous rejoignant ; aurait-elle parmi eux quelque messager qui lui apporte des nouvelles de sa marraine ?

— Pourquoi non ? répliqua Salaün en souriant ; si nos pères n’ont pas menti, il y a des oiseaux qui connaissent les routes dans la mer d’en haut, et qui peuvent porter une lettre aux bienheureux du paradis.

— C’est donc le contraire de mon cheval, reprit le meunier, car il porte, de ce pas, de la mouture à un damné de l’enfer.

— Vous allez à la Pointe du Corbeau ? demanda Salaün.

— Voir si le père du mal n’a pas encore emporté le vieux Judok-Naufrage.

Ce dernier nom me frappa : de récentes recherches faites aux archives judiciaires de la marine me l’avaient fait rencontrer, et je me souvins alors avoir ouï dire que celui qui le portait devait habiter encore quelque point de nos côtes bretonnes. Mes questions à Salaün et au meunier dissipèrent bientôt tous mes doutes. Le gabarier de la Pointe-du-Corbeau était bien l’homme traduit en 1812 devant le tribunal maritime de Brest, sous l’accusation de crimes qu’on n’avait pu prouver, et renvoyé absous. Guiller lui apportait la mouture du mois, et s’inquiétait de savoir s’il le trouverait à sa cabane, quand le pêcheur lui dit :

— Tu vas le savoir, car voici son fils, Beuzec-le-Noir.

À ce nom, je me retournai vers le nouveau venu : c’était un jeune paysan, vêtu d’un costume de toile en lambeaux. Sa chevelure rousse lui tombait jusqu’au cou, et sa main droite serrait un bâton de houx noueux, tandis que la gauche retenait un bissac sur son épaule. On cherchait vainement dans ses traits le type calme et  pur des Cambriens. Sa face élargie, son front déprimé, ses yeux enfoncés, ses dents aiguës, lui semblait accuser l’origine tartare ; son visage et ses membres avaient pris sous le soleil une teinte foncée qu’échauffaient au-dessous quelques glacis rougeâtres ; c’était ce qui l’avait fait appeler Beuzec-le-Noir. L’aspect de ce jeune homme avait quelque chose de repoussant et de terrible.

Beuzec avait ralenti le pas en nous apercevant, sans changer pourtant de direction. Dinorah, qui s’était retournée comme moi en l’entendant nommer, affectait maintenant de filer, sans le regarder. L’œil de Beuzec se fixait, au contraire, sur la jeune fille, et il me parut évident qu’il était tout à la fois attiré par elle et repoussé par nous. Guiller l’appela de loin avec la familiarité hardie qui lui semblait habituelle.

— Arrive donc, coureur de sentiers ! cria-t-il en remuant les bras ; ne vois-tu pas qu’on veut  te parler ?

Beuzec marcha encore plus lentement.

— Il faudrait un bout de filin à trois nœuds pour lui faire comprendre le breton, objecta Salaün.

Beuzec parut près de s’arrêter.

— Le meunier veut savoir si Judok est chez lui, dit alors Dinorah sans lever les yeux et en continuant à filer.

Le vagabond ne répondit pas immédiatement ; il promena sur nous un regard scrutateur, puis répliqua :

— Il n’y a que ceux qui viennent de la pointe qui peuvent le savoir.

— Et d’où viens-tu donc ? demanda Salaün.

— Parbleu ! d’où il vient  toujours, répondit Guiller, de la petite guerre. Ne voyez-vous pas qu’il a le bissac de picorée sur l’épaule ? Qu’as-tu maraudé aujourd’hui, voyons, pupille du diable, fruit ou racine, chair ou poisson ?

Il fit un geste comme s’il eût voulu porter la main sur la besace ; mais un éclair passa dans l’œil du vagabond, et son bâton de houx se releva lentement.

— Beuzec vient de la lande, dit la jeune fille en s’entremettant ; je l’ai vu il y a une heure du côté des terriers.

— Est-ce qu’il se serait mis à chasser comme les gentilshommes ? demanda ironiquement Guiller.

— Pourquoi donc pas ? dit le vagabond avec humeur.

— Et qu’as-tu fait de ton fusil et de ton chien ? reprit le meunier.

— Voici le fusil des coureurs de sentiers, répliqua Beuzec en montrant son bâton noueux, et j’ai là, dans mon bissac, le chien de chasse de sainte misère !

À ces mots, il plongea la main dans la poche la plus profonde, et en retira un petit animal très vif, de couleur sale, aux yeux enflammés et le museau humide de sang.

— Un furet ! s’écria Salaün ; je comprends à cette heure pourquoi les messieurs du manoir se plaignent de ne plus trouver de lapins dans la garenne ; c’est toi qui les braconnes avec ta vermine…

Beuzec éclata de rire.

— Ah ! nous savons les trouver, nous autres, reprit-il d’un accent de triomphe ; Jean qui tue m’en a encore étranglé quatre aujourd’hui ; voyez !

Et il retira de la seconde poche du bissac plusieurs jeunes portaient au cou les traces de la dent du furet. Il nous les montra avec un rire féroce en les pressant du pouce et faisant couler le sang.

Guiller lui demanda s’il voulait vendre son gibier.

— Pas ici, répliqua-t-il ; j’irai à Crozon, où l’aubergiste me l’achètera pour du vin de feu.

Il avait repris les lapins, et allait les replonger, dans sa besace ; mais il se ravisa tout à coup, en saisit un, et le jeta sans rien dire devant Denorah. Celle-ci le regarda comme si elle n’eût point compris.

— C’est le plus beau, dit brusquement Beuzec, la petite sainte peut le prendre.

Salaün ne permit point à sa fille de répondre, et repoussa du pied le présent.

— Emporte ta chasse, dit-il d’un ton rude, nous ne mangeons que le gibier pris par des chrétiens.

Beuzec tressaillit et parut un instant déconcerté ; mais il redressa bientôt la tête comme une vipère, fit entendre un de ces éclats de rire faux et stridens qui m’avaient déjà étonné, puis replaça le bissac sur son épaule sans répondre, et disparut au penchant du promontoire.

— Eh bien ! et son lapin ! dit Guiller, qui montra l’animal resté à terre.

— Tu le lui rapporteras ! répondit brusquement Salaün.

Le meunier releva le gibier, qu’il examina avec un regard de convoitise friande.

— Du diable si j’ai vos scrupules, maître Salaün, dit-il ; l’animal est gras comme un nourrisson de neuf mois, et, arrangé au vin blanc, ça serait un mets royal ; aussi j’ai grande envie d’accepter pour vous le cadeau.

Et comme il vit que le pêcheur allait répliquer :

— Au reste, nous nous arrangerons, moi et Beuzec, ajouta-t-il, vu que je vais le retrouver là-bas. Aucun de vous n’a de commission pour Judok-Naufrage ?

Je répondis que je désirais le voir, et que, si la barque pouvait venir me prendre à la Pointe du Corbeau, j’accompagnerais Guiller jusque chez le vieux naufrageur. Salaün parut éprouver quelque répugnance pour cet arrangement, qu’il finit pourtant par accepter. Après avoir pris congé de Dinorah, je partis avec le meunier.

— Monsieur va voir un drôle de païen, dit celui-ci lorsque nous fûmes en route ; dans le pays, on le croit donné au diable, et, à vrai dire, voilà bien long-temps qu’ils vivent en compérage. M’est avis que, si on mettait ses péchés à la file, il y aurait de quoi paver le chemin de Camaret à Crozon. Il a seul fait venir plus de navires à la côte depuis vingt années que tous les vents de suroit 4, et il a promené ses fausses balises et ses feux de tromperie depuis Loquirek jusqu’à Trévignon.

Je demandai si cet odieux métier l’avait enrichi.

— C’est à savoir, dit Guiller, Judok vit à la Pointe comme un chercheur de pain 5, mais nul ne pourrait dire si sa pauvreté est un mensonge. Souvent Dieu vous punit du bien mal acquis en vous donnant l’avarice, et alors la richesse ressemble à une maladie intérieure qui vous ronge le cœur.

 

II – Le kacouss de la pointe du corbeau

 

Nous traversions une campagne de plus en plus ravagée. À droite se dressait un encadrement de rochers qui cachait les flots ; à gauche, l’œil se perdait sur une bruyère desséchée : des blocs de quartz blanc perçaient, de loin en loin, le sol dépouillé ; comme des ossemens gigantesques exhumés par le vent de mer ; enfin, au tournant d’un monticule, nous aperçûmes la hutte de Judok. Bâtie dans une fente à la pointe d’une petite crique, elle se confondait presque avec les dentelures de granit du promontoire. Le toit, adossé à un rocher, était couvert d’algues marines retenues par d’énormes galets. La carcasse d'une tête de cheval se dressait à l’une des extrémités, tandis qu’à l’autre pendait une touffe de chanvre. Le meunier me la fit remarquer

— C’est son enseigne d’autrefois, me dit-il ; le métier de noyeur d’hommes n’était que pour les grands jours ; d’ordinaire il écorchait les bêtes mortes et filait des cordes. Aussi les vieux du pays ne le considèrent pas comme chrétien, et disent que c’est un kacouss.

J’avais déjà rencontré dans l’Arhès quelques restes de cette caste maudite, livrée aux mêmes industries que les parias de l’Inde et rejetée comme eux de la société commune. Assez nombreux autrefois pour avoir nécessités des dispositions particulières dans les ordonnances civiles et religieuses de la Bretagne, les kacouss s’étaient long-temps cachés aux lieux les plus solitaires, repoussés par l’église elle-même, qui ne leur permettait d’entendre les offices qu’à la porte du temple, sous les cloches. Quant à leur origine, la tradition était multiple et douteuse : les uns les tenaient pour des Gypsians ou Bohèmes, les autres pour des Juifs lépreux, quelques-uns pour des Sarrazins emmenés captifs à l’époque des croisades. Les ducs de Bretagne leur avaient d’abord interdit l’agriculture et le commerce ; mais, au XVe siècle, voulant diminuer le nombre des mendians, François II leur permit de prendre des fermes avec des baux de trois ans et de faire le trafic du fil ou du chanvre dans les lieux peu fréquentés. Ces nouveaux privilèges ne leur furent accordés qu’à la condition de porter une marque de drap rouge sur leurs vêtemens. Bien que le temps eût fait disparaître toutes ces distinctions, le préjugé populaire avait survécu. Le petit nombre de kacouss dont l’origine était restée visible continuait à vivre à l’écart, séparé de tous par une muraille de mépris. Pour ceux que je venais de voir dans la montagne, cette réprobation n’avait eu d’autre résultat que l’ignorance et la misère. Si l’on disait vrai, j’allais en voir un dont elle paraissait avoir envenimé le cœur et nourri la méchanceté.

Nous trouvâmes Judok devant sa porte, occupé à détordre de vieux bouts de cordage recueillis sur la grève. C’était un petit vieillard très maigre et complètement chauve. Son visage, couleur de brique, était sillonné en tous sens de rides si creusées, que le soleil n’avait pu les brunir jusqu’au fond ; et qu’elles dessinaient sur la peau un dédale de lignes plus blanches qu’on eût pris, au premier aspect, pour un tatouage. La bouche dégarnie était rentrée et sans lèvres, le front fuyant, le nez recourbé ; l’œil avait une mobilité farouche, et la mâchoire inférieure une sorte de tremblement : on eût dit une bête fauve qui mâche à vide.

À ma vue, Judok fit un mouvement de surprise qui ressemblait à de la frayeur. Cependant il ne se leva point, et ses doigts continuèrent à parfiler le chanvre ; mais son regard me suivait avec cette oscillation fiévreuse qui lui semblait habituelle. Guiller s’aperçut de son inquiétude.

— Eh bien ! vous ne m’attendiez pas en si bonne compagnie, vieux fileur de cordes ! dit-il en ricanant.

— Que cherche le gentilhomme sur nos côtes ? demanda Judok dont l’œil ne pouvait me quitter.

— Vous peut-être, dit le meunier.

Le kacouss se leva et laissa tomber la corde qu’il effilait. Je tâchai de le rassurer en lui expliquant que j’avais suivi Guiller pour voir le pays, et que j’attendais le bateau de Salaün à la Pointe du Corbeau. Il parut satisfait, grommela une malédiction contre le meunier qui continuait à rire, et alla prendre un des bouts du sac qu’il venait de décharger. Tous deux le portèrent à la cabane, où je les suivis ; mais, à peine entré, Judok s’arrêta avec un cri et laissa retomber la poche de mouture. Il venait d’apercevoir Beuzec accroupi sur le foyer et occupé à recouvrir de cendre des pommes de terre qu’il retirait de sa besace.

— Lui ! s’écria le kacouss avec une indicible expression de surprise ; que les saints nous protègent ! Par où est-il entré ?

— Il me paraît qu’il n’y a pas à choisir, dit Guiller en montrant la porte.

— Non, non ! reprit le cordier avec force ; quand je suis sorti, il n’y était pas ; je n’ai point quitté le seuil, et il n’a pu passer sans être vu.

— Par où alors serait-il venu ? demandai-je en regardant autour de moi la cabane, qui n’avait aucune ouverture.

— C’est ce que le reptile seul pourrait dire, murmura Judok, qui lança au jeune garçon un regard où la colère se mêlait à la crainte.

Beuzec avait tout écouté d’un air indifférent et continuait à ranger ses pommes de terre sur le foyer.

— Qu’est-ce qui étonne mon père ? dit-il enfin tranquillement ; le vent ne sait-il pas bien entrer sans qu’il y ait de porte ?

— Entendez-vous ! s’écria le kacouss, il l’avoue ! Le malheureux peut venir et aller sans que je le sache ; je ne suis plus le maître dans mon pauvre logis ! Il peut tout prendre ici à sa fantaisie !…

— Il y a donc à prendre, mon père ? demanda Beuzec en appuyant pour la seconde fois sur cette appellation avec une ironie de tendresse. Le cordier se retourna vers lui l’œil allumé.

— Qui a dit cela ? s’écria-t-il.

— C’est vous, répliqua Beuzec.

— Tu mens !

— Demandez au gentilhomme ! A vous entendre, on dirait qu’il y a dans la cabane un trésor.

Beuzec avait prononcé ces derniers mots plus lentement, la tête basse, et regardant le vieillard en dessous. Celui-ci se redressa.

— Où ça, un trésor ? bégaya-t-il ; où l’as-tu vu, damné que tu es ? montre-le donc, parle, voyons, vite, dis où est le trésor ?

Le jeune garçon ne répondit rien ; il continuait à sifflotter entre ses dents d’un air sardonique. Judok se retourna vers nous.

— Dieu lui a donne une tête de brute 6, dit-il en ricanant ; il chante comme les goëlands de la grève, sans savoir ce qu’il dit. Plût à Dieu que le pauvre homme d’ici eût un trésor ! Il bluterait sa farine plus blanche et ferait ses miches plus grandes.

— Allons, vieille pratique, ne criez donc pas toujours misère, ou je croirai que vous roulez sur l’or, interrompit Guiller ; vous pouvez compter les bouchées, pourvu que vous ne comptiez pas les petits verres… En route la bouteille de vin de feu !

Le cordier parut embarrassé. Il grommela entre ses dents quelques mots que le meunier ne dut point entendre plus que moi, mais dont il comprit l’intention.

— Ah ! pas de flibuste, Judok-Naufrage ! interrompit-il presque sérieusement. ou je ne vous apporte plus de mouture ! Ma meule ne tourne que pour les bons enfans.

Le kacouss parut céder à la menace de Guiller. Je savais déjà que la rareté des moulins, dans plusieurs parties de la Bretagne, mettait les habitans solitaires et dispersés à la merci des meuniers. En refusant leur pratique, ceux-ci pouvaient les affamer, et on m’avait cité, dans l’Arhès, des exemples singuliers de leur tyrannie. L’un d’eux avait forcé son voisin à transporter le blé qu’il faisait moudre à six lieues de sa ferme, et je l’avais vu faire jusqu’à trois et quatre voyages avec sa charrette et son attelage avant d’obtenir sa mouture. Je ne fus donc surpris ni de la menace de Guiller, ni de la condescendance du cordier. Ce dernier s’était approché d’un vieux coffre fermé à clé d’où il retira une bouteille à moitié vide et trois verres d’inégale grandeur. Il posa les verres sur la table ; Guiller s’empara du plus grand.

— Faisons bonne mesure, compère, dit-il en le tendant à son hôte, les routes sont aujourd’hui aussi chaudes que la gueule d’un four, et les chrétiens ont besoin de rafraichissemens.

Malgré l’invitation, la main de Judok versait si précautionneusement, que le verre ne pouvait se remplir. Deux ou trois fois il s’arrêta court ; mais le meunier restait le bras tendu et l’obligeait à verser de nouveau. Il ne retira le verre que lorsqu’il fut plein.

— Maintenant au gentilhomme ! dit-il en m’indiquant ; il y a toujours profit à trinquer avec les honnêtes gens.

La générosité forcée de Judok lui donnait un air d’anxiété si plaisante, que, malgré ma répugnance, j’acceptai la maligne invitation du meunier. La main de notre avare échanson remplit le second verre avec force hésitations et tremblemens ; mais, quand il en vint au troisième, qui lui était destiné, le comique prit des proportions véritablement merveilleuses. Partagé entre sa ladrerie et son goût pour le vin de feu, Judok versait à demi, s’arrêtait, puis reprenait avec des grognemens de convoitise et de désespoir d’une indicible bouffonnerie. Il porta enfin le verre à ses lèvres en gémissant, poussa une exclamation de joie dès qu’il eut goûté, puis, subitement repris par la pensée de la dépense, soupira de nouveau, but une seconde fois pour se consoler, et s’épanouit encore jusqu’à ce qu’il revint au cruel souvenir. J’assistais à cette pantomime de l’Harpagon sauvage avec une admiration d’artiste qui me faisait complètement oublier la laideur de la réalité. Cependant il me parut qu’après avoir vidé son verre, le vieil écorcheur fléchissait dans ses principes, et que la sensualité avait momentanément vaincu l’avarice. Il reprit avec une sorte de décision la bouteille qu’il avait posée sur la table et voulut remplir de nouveau son verre ; mais je le vis s’arrêter avec une expression de stupeur la bouteille était vide ! Il se retourna vers le foyer ; Beuzec n’y était plus.

Guiller riait aux éclats, mais sans comprendre comment le vin de feu avait pu disparaître. Judok paraissait en proie à une agitation qui tenait de l’épouvante et de la colère. Il nous regardait l’un après l’autre de ses petits yeux gris et inquiets en répétant :

— Qui a bu ? qui a bu ?

— Pour sûr ce n’est pas le gentilhomme, car son verre est encore plein, dit Guiller, et que Dieu me damne si c’est moi ; mais vous avez chez vous une pupille du diable.

— Le reptile ! s’écria Judok ; c’est donc lui ? Mais où et comment ? Vous l’avez vu ?

Son regard nous interrogeait avec angoisse, en allant de l’un à l’autre. Le meunier continuait à rire sans répondre. Je déclarai que, pour ma part, je n’avais rien remarqué. Judok continuait à agiter sa bouteille qu’il ne pouvait croire vide. Je voulus enfin donner un dénoûment à l’aventure en prenant une petite pièce de monnaie que je jetai sur la table. À cette vue, le cordier tressaillit, un sourire traversa sa physionomie de renard, et il étendit la main pour saisir ce dédommagement inattendu ; mais une autre plus prompte qui sortit de dessous la table, s’en empara, et Beuzec, se dressant tout à coup sous nos pieds avec un éclat de rire, s’élança vers la porte de la cabane. Judok se mit en vain à sa poursuite ; le jeune garçon était trop agile pour qu’il pût le rejoindre. Nous le vîmes disparaître dans une fente du promontoire aux bords de laquelle Judok dut s’arrêter.

— L’argent est allé rejoindre le vin de feu dit Guiller en riant Sur mon salut ! le reptile, comme il dit, est un garçon avisé, et je ne m’étonne plus si, dans le pays, on lui donne une origine noire ; mais voici Salaün qui aborde, et je vous conseille de descendre, car ne comptez pas qu’il vienne vous chercher jusqu’ici : il a encore plus peur du diable que je n’ai peur de la mer.

Je rejoignis le vieux gabarier, qui se tenait à la poupe, appuyé sur sa gaffe. Dès que j’eus mis le pied dans la barque, il poussa au large, et nous nous trouvâmes au milieu des algues qui frangeaient la grève. Il fallut louvoyer quelques minutes dans un archipel de petits récifs contre lesquels la vague bouillonnait en soupirant. Nous allions doubler la dernière pointe, quand j’aperçus Judok debout sur le rebord de la roche où Beuzec lui avait échappé, un bras étendu et le poing fermé comme s’il menaçait encore. Salaün imprima à la barque une brusque déviation qui l’éloigna du promontoire. Je lui dit en souriant de se rassurer, que ce n’était point à nous qu’en voulait l’écorcheur : il secoua la tête.

— L’ami du diable est ennemi de tout le monde, murmura-t-il à demi-voix ; monsieur n’aura qu’à s’en prendre à lui-même, si tout à l’heure il ne fait point bon sur l’eau salée.

— Craignez-vous un grain ? demandai-je.

Salaün plia les épaules.

— Demandez à ceux qui l’envoient ! dit-il avec humeur ; quand je suis parti, rien ne s’annonçait, et maintenant il y a un nuage sur la Pointe du Corbeau !

Je regardai dans la direction indiquée, une sorte de fumée blanche montait, en effet, dans le ciel et commençait à en salir l’azur. La brise fraîchissait de plus en plus ; on voyait les crêtes des vagues se border d’une écume verdâtre ; le bruit du ressac devenait plus rauque, et les rivages effaçaient à demi leurs contours dans une transparente bruine. Cependant l’horizon avait conservé sa limpidité ; et j’avais assez souvent observé les annonces d’orage pour ne trouver, dans ce que j’apercevais, aucun signe sérieusement alarmant. Il me parut évident que les superstitieuses préventions du gabarier lui faisaient oublier sa propre expérience. Je m’assis donc tranquillement sur le rebord du bateau, laissant pendre au dehors une de mes mains qui effleurait en se jouant, la cime des flots.

Nous contournions lentement la baie, dont tous les aspects passaient successivement sous nos yeux. La côte présentait tantôt des plages couvertes d’un sable nacré que les coquillages émaillaient comme des fleurs, tantôt des dunes pierreuses aux flancs sculptés par la mer. Ici c’étaient de hautes pyramides rougeâtres et pailletées de mica qui se dressaient aux bords du promontoire, là des galeries aériennes d’un schiste ardoisé s’avançant au-dessus des vagues comme des balcons de fées aquatiques. De loin en loin, le roc, creusé par les flots dressait de gigantesques arcades sous lesquelles tourbillonnaient des essaims de goélands gris, tandis que la mer, brisée à tous ces écueils, les entourait de son murmure plaintif. Nous commencions à distinguer l’ouverture de la caverne marine vers laquelle nous nous dirigions. Née de la mer, comme l’exprime son nom celtique, la grotte de Morgate ou Morgane 7 occupe la base d’un haut promontoire entièrement dépouillé. Le cintre surbaissé que forme l’entrée de la grotte s’ouvre sur les flots comme la mâchoire à demi noyée d’un cétacé gigantesque. Il fallut se coucher sur les bancs au moment où la barque s’y engagea. Nous passions du jour à une obscurité subtile qui ne nous permit d’abord de rien voir ; mais cette nuit, sembla s’éclairer insensiblement : une clarté bleuâtre pénétrait par l’entrée, glissait le long des parois et allait s’arrêter au fond, sur une petite grève de sable fin. Lorsque l’œil, habitué à cette ombreuse lueur, put saisir l’ensemble, je me levai involontairement avec un cri d’admiration. La voûte de la grotte se dressait à quarante pieds au-dessus de nos têtes, revêtue d’une sorte de vitrification qui se prolongeait des deux côtés jusqu’aux flots. De longues veines d’un rouge sombré et d’un vert pâle qui marbraient cette immense nef lui donnaient je ne sais quelle somptuosité sauvage ; on eût dit le palais d’une des divinités de notre orageux océan. Au milieu se dressait un rocher de granit rose poli par la vague ; l’onde, abritée, frissonnait à ses pieds, à peine ridée par le souffle du dehors.

Notre barque, qui obéissait là au moindre mouvement de l’aviron, en fit le tour, et nous arrivâmes au fond de la grotte : elle était terminée par la petite grève que j’avais déjà aperçue et par deux couloirs obscurs qui se perdaient sous la montagne. À chaque oscillation du flux ; on entendait la vague s’y plonger avec un gémissement sonore. Je demandai à Salaün où conduisaient ces routes mystérieuses.

— C’est ce que pourrait dire la pennérèz de Rozan, répliqua le gabarier ; monsieur doit avoir entendu les fileuses chanter son histoire.

Ce nom fut, pour ma mémoire, tout un réveil je me rappelai le vieux guerz de Génoffa, dont le drame se dénouait en effet au lieu même où nous nous trouvions arrêtés.

 

Génoffa habitait, dit le poète breton, le château puissant 8, à l’embouchure de la rivière de Laber. Elle était fille d’un seigneur qui l’avait vue naître et grandir comme la ronce des haies, sans y prendre garde. L’enfant était restée païenne, car aucun prêtre n’avait traversé la rivière depuis que la tour jetait son ombre sur les eaux, et l’île appartenait au démon, le signe saint n’ayant jamais été tracé sur la terre, ni sur les hommes. Génoffa vivait là sans autre dieu que son désir. Montée sur une vache blanche dont les cornes étaient dorées, elle courait à travers les joncs du rivage, le long des landes en fleurs, sur les coteaux alors couverts de chênes, et saisissait les oiseaux au vol dans un filet de soie. Un jour qu’elle allait traverser le carrefour d’un taillis, elle vit venir derrière elle un cavalier qui montait un taureau noir aux cornes argentées. Génoffa se sentit un frémissement dans sa chair, et, sans y penser, elle ralentit le pas de sa monture. Alors l’étranger s’approcha et se mit à lui parler avec tant de douceur, que la jeune païenne se sentit transportée dans le monde des fées.

« La vache blanche et le taureau noir allaient côte à côte, si lentement, qu’ils pouvaient brouter les pousses nouvelles aux deux revers du chemin, et le bruit de leurs pas sur les pierres du sentier retentissait dans le cœur de Génoffa comme de la musique. Il lui semblait que tous les arbres étaient couronnés de fleurs, que des oiseaux chantaient sous chaque feuille, et que la brise de mer avait l’odeur de l’encens 9.

« La dangereuse rencontre se renouvela plusieurs fois ; à chaque entrevue, l’enchantement de Génoffa grandissait, si bien qu’elle ne voulait plus que ce que voulait l’étranger, et qu’un soir la vache blanche revint seule au château puissant, sa maîtresse était restée avec le cavalier inconnu.

« Le seigneur de l’île de Rozan se mit aussitôt à leur poursuite à la tête de ses soldats. Tous tenaient une épée nue de la main droite et un poignard dans la gauche, afin d’être prêts à frapper, car le seigneur avait promis de couvrir avec une pièce d’or chaque tache que ferait sur eux le sang de l’étranger.

« Lorsqu’il le vit venir, celui-ci prit Génoffa dans ses bras, monta sur son taureau noir, qui s’élança dans la mer, et gagna la grotte merveilleuse. Arrivé là, il crut être maître de la jeune fille, mais elle se mit tout à coup à avoir honte et à trembler.

« — Laissez-moi, Spountus 10, dit-elle toute pâle ; j’entends ma mère pleurer entre les planches de sa bière.

« — C’est le bruit du flot contre la falaise, fit observer le cavalier.

« — Écoutez, Spountus, ma mère parle sous la terre bénite.

« — Et que dit-elle, pauvre créature ?

« — Elle dit qu’elle ne veut point donner sa fille, corps et ame, sans allumer les cierges et sans faire chanter les prêtres.

« — Qu’il lui soit donc accordé ce qu’elle demande, chère ame ; je n’ai jamais méprisé les morts.

« A ces mots, l’inconnu fait un signe, et voilà que prêtres et acolytes surgissent de l’obscurité ; ils entourent le rocher qui s’élève au centre de la grotte, ils le recouvrent d’un tapis de soie damassée et d’une nappe de dentelle ; ils allument les cierges, ils font brûler l’encens, et la cérémonie du mariage commence.

« Au moment où l’union est prononcée, Génoffa pousse un cri, car elle sent que l’anneau d’argent brûle son doigt ; mais il est trop tard ! Spountus a saisi sa main et l’emmène à travers les routes sombres ouvertes au fond de la caverne. Le cœur de la jeune païenne frissonne et devient froid. Elle se serre contre l’inconnu, qui est devenu le seigneur de sa vie.

« — Écoutez, Spountus, on dirait que là-bas, au-dessus de notre tête, retentissent des plaintes et des grincemens de rage.

«  — C’est le bruit que font les carriers en minant les pierres de la montagne, ma douce ame.

« — Cher mari, je sens tomber sur mon visage une pluie de larmes chaudes.

« — C’est l’eau qui coule du rocher, Génoffa.

« — Moitié de ma vie, l’air que nous respirons me brûle comme si j’approchais d’une fournaise.

«  — C’est le vent qui vient du cœur de la terre, madame.

«  — Joie et salut de mes jours, regarde, du feu ! du feu partout !

« – C’est l’enfer, païenne ! et tu es maintenant à moi pour l’éternité 11 ! »

 

Pendant que je murmurais ces derniers vers du guerz breton, la barque avait achevé son circuit, elle se retrouva en face du rocher de granit rose qui avait conservé dans le pays le nom d’Autel du Diable. Je demandai à Salaün si Spountus ne hantait plus la grotte où son mariage avait été célébré. Au lieu de répondre, il fit glisser la barque vers l’entrée, et, quelques instans après, nous nous trouvions de nouveau sous le ciel. Le gabarier laissa alors flotter sa rame, se retourna vers la sombre ouverture qui béait derrière nous, puis, me regardant :

— Monsieur devait faire sa question quand il a visité la Pointe du Corbeau ; dit-il avec intention, Judok-Naufrage, aurait pu lui répondre.

— Est-ce donc ici qu’il reçoit la visite de son maître ? demandai-je en riant.

Salaün me jeta un regard de côté, parut hésiter, puis, comme un homme à qui la mauvaise humeur ôte la honte :

— C’est ici ! dit-il brusquement.

— Vous l’avez aperçu ?

— Comme j’aperçois mon bateau.

— Et ce n’était ni un jour d’aire neuve, ni un soir de pardon ?

— C’était une nuit de gros temps, et je n’avais bu que de l’eau de fontaine.

— Où vous trouviez-vous donc ?

— Là-bas, à l’ancre, près de la Petite Roche aux Plumes. C’était dans ma jeunesse ; j’avais l’œil bon et l’oreille fine, sans compter qu’il y allait de la liberté, vu que les navires saxons 12 croisaient sans cesse à l’horizon, et que leurs péniches fouillaient toutes les nuits les stations de pêche : c’était miracle de leur échapper ; j’avais déjà deux de mes cousins sur leurs pontons. Aussi un gabier de grande hune n’eût pas fait meilleure garde. Mon regard allait de la mer à la côte, quand tout à coup l’ouverture de la caverne marine s’éclaira ; et un trait de flamme partit vers le ciel, d’où il retomba sous forme d’étoiles.

— C’était un signal !

— Qui fut compris, car bientôt après la pirogue de Judok parut au milieu des récifs et s’enfonça dans la grotte.

— Et vous l’en avez vue ressortir ?

— Pas elle, dit Salaün dont la voix s’altérait à ce souvenir, mais une autre barque telle que les hommes n’en ont jamais construite : elle avait la couleur de l’eau et rasait la vague de si près, qu’on ne pouvait les distinguer l’une et l’autre. Six ombres étaient assises de chaque côté, maniant des avirons qui s’enfonçaient dans la mer sans faire aucun bruit, et, près du gouvernail, un homme rouge se tenait debout. Elle passa comme une rafale ! Je la suivis de l’œil jusqu’à l’horizon ; mais, au moment où elle disparut, un coup de tonnerre éclata au tour et fit trembler toute la baie. Comprenant alors que Dieu livrait la mer au démon, je levai l’ancre pour regagner la terre.

— De sorte que la terrible apparition n’eut aucune suite ?

— Faites excuse, monsieur ; il se leva un vent de sud qui ouvrit pendant trois jours tous les étangs du ciel ; les barques de pêche rentrèrent, on fit mauvaise garde dans les forts, et les Saxons en profitèrent pour surprendre le plus petit, dont ils égorgèrent la garnison ; vous pouvez encore voir d’ici ses ruines.

Il se redressa pour me les montrer ; mais la nuée blanche que j’avais vue monter dans le ciel au moment du départ s’était insensiblement condensée en une brume de couleur fauve qui voilait les côtes, s’avançait sur la mer comme un cercle de fumée et resserrait de plus en plus l’espace lumineux dans lequel notre barque naviguait. Salaün me jeta un regard où se révélaient, à expressions égales, l’inquiétude et le triomphe. Dans sa pensée, ce brouillard subit confirmait ses prédictions. Ainsi qu’il l’avait prévu, en quittant la Pointe du Corbeau, nous subissions la maligne influence de l’écorcheur. Ne voyant point quel obstacle sérieux pouvait nous opposer le nuage humide qui menaçait de nous entourer, je lui demandai en souriant s’il ne saurait pas bien trouver sa route malgré l’obscurité.

— L’obscurité n’est rien, répliqua le gabarier, qui promena autour de lui un regard scrutateur, je naviguerais les yeux fermés dans toutes nos passes ; mais la science des hommes ne peut rien contre le brouillard de maléfice ! Là où il descend, les quatre aires de vent changent de place, les brisans flottent au milieu des courans, les côtes montent ou s’abaissent selon la volonté du malin esprit ; l’œil ne peut voir, ni la raison comprendre, et il n’y a plus d’autre pilote que le bon Dieu !

J’aurais souri de l’explication du gabarier, si une partie des hallucinations qu’il venait de décrire ne s’étaient presque immédiatement produites. Au moment où la brume nous enveloppa, tout parut se transformer et passer du réel dans la région du rêve. Devenu le jouet des plus singuliers mirages, je voyais les rocs détachés de leur base et suspendus dans les airs où ils semblaient frotter ; des anses fantastiques se creusaient aux flancs de la falaise ; les toits d’un village dessinaient à la place du groupe d’écueils que nous avions dû éviter en venant. Ces erreurs des sens étaient pour la plupart très fugitives, mais tellement renaissantes et multipliées, que l’esprit finissait par en être troublé. De rectifications en rectifications, on arrivait à ne plus se reconnaître et à douter même de son orientation. Au bout d’un quart d’heure, je n’aurais pu dire de quel côté se trouvait la terre, de quel côté l’Océan. Salaün avait échappé à cette confusion en évitant de regarder autour de lui. Penché sur la mer, dont il interrogeait les flots ; il cherchait le courant bien connu qui devait nous conduire au rivage. Quand il fut certain que la barque y était entrée, il releva la tête plus rassuré. Les images trompeuses devenaient d’ailleurs moins fascinantes à l’approche de la terre ; on commençait à distinguer les véritables contours de la grève. Le courant nous avait fait un peu dévier vers la Pointe du Corbeau, que je crus reconnaître à travers la brume. J’allais demander au gabarier si je n’étais pas encore le jouet d’une illusion, quand il poussa un cri et me saisit le bras.

— Voyez, dit-il, en me montrant l’extrémité du promontoire, la cabane de Jukok !

— Eh bien ?

— Elle est en feu !

Une lueur rougeâtre, à demi noyée dans le brouillard, éclairait en effet les cimes du rocher. On eût pu la prendre pour un rayon du soleil couchant qui perçait les nuées, si son intermittence n’eût trahi les mouvemens de la flamme. Je criai à Salaün de mettre le cap sur la Pointe du Corbeau, ce qu’il exécuta sans objections. La vue du feu lui avait momentanément fait oublier ses préventions, et il y courait avec l’empressement ordinaire aux habitans de nos campagnes. C’est que, de tous les désastres qui peuvent les frapper, aucun n’éveille la même terreur, ni par suite les mêmes sympathies. L’orage n’atteint pas tous les champs, et au pire ne compromet qu’une seule moisson, la maladie n’enlève que le laboureur ou l’attelage, l’impôt de guerre même ; cette épidémie politique qui emporte l’argent, laisse après lui quelques ressources ; mais, dans nos métairies isolées, l’incendie dévore tout, édifices, meubles, instrumens, troupeaux : il détruit à la fois le présent et l’avenir, et réduit le plus souvent ceux qu’il a dépouillés au bâton du mendiant. Le rapide secours des voisins peut seul permettre d’arracher, quelques débris ; aussi, quand la flamme brille à l’horizon, quand le cri : au feu ! a retenti dans les paroisses, tous s’émeuvent en même temps. Le moissonneur laisse sa faucille sur le sillon, la mère remet au berceau l’enfant quelle allaite, le pâtre abandonne ses génisses, le prêtre lui-même interrompt sa prière commencée, et tous accourent vers le grand ennemi. Pour s’empresser de secourir les autres, il suffit alors de penser à soi ; l’égoïsme même conseille le dévouement, et la terreur donne du courage.

En approchant du rivage, nous distinguâmes des hommes, des femmes, des enfans qui avaient également vu le feu et accouraient dans toutes les directions. Dès que la barque eut abordé, nous gravîmes rapidement la falaise, et nous aperçûmes enfin distinctement l’incendie, qui semblait concentré à l’intérieur de la cabane. Les flammes cependant commençaient à percer la toiture et en sortaient par bouffées étincelantes ; autour de la hutte se pressaient les gens accourus des habitations les plus voisines, mais tous se tenaient inactifs, regardant le feu et échangeant des exclamations confuses. Je demandai vivement ce qui empêchait d’entrer : on me répondit que la porte était fermée, et tous mes efforts, joints à ceux de Salaün, ne purent l’ébranler. Contre l’ordinaire, elle était d’une seule pièce, fortement bâtie en chêne et barrée à l’intérieur. Pendant que je tâchais de la soulever, un gémissement retentit dans la cabane. Nous nous arrêtâmes en même temps.

— C’est la voix de Judok, dit le gabarier.

Tous les assistans s’étaient approchés et se pressaient sur le seuil pour entendre. Le gémissement se renouvela, mais cette fois une voix ironique l’interrompit.

— Le cordier n’est point seul ! m’écriai-je.

Un éclat de rire strident sembla me répondre. Il y eut un mouvement général parmi les auditeurs, qui se rejetèrent en arrière. Je prêtai de nouveau l’oreille ; les soupirs plaintifs et l’accent railleur continuaient à se faire entendre confusément ; il me semblait distinguer aussi des coups répétés qui ébranlaient sourdement la terre. Salaün et plusieurs autres s’étaient d’abord timidement rapprochés, puis avaient reculé de nouveau. Sans partager leur effroi, j’étais surpris et troublé. Évidemment il se passait chez l’écorcheur quelque chose d’étrange. Je me retournai vers les spectateurs en les excitant à briser la porte ; mais, groupés à quelques pas, ils restèrent immobiles. Je m’adressai alors à Salaün, et je lui reprochai de laisser périr un voisin sans secours. Le vieux gabarier, qui regardait l’incendie les mains sous les aisselles, secoua la tête :

— Ceci n’est pas un feu allumé par les chrétiens, dit-il avec conviction, l’aide des hommes n’y peut rien !

— Alors nous essaierons des secours de l’église, dit un prêtre qui parut au haut du sentier.

Tout le monde se découvrit ; je courus à sa rencontre, et je lui expliquai en quelques mots ce qui se passait. C’était un vieillard encore vert et doué de cette activité du cœur toujours en éveil.

— Etes-vous certain que cette porte est la seule entrée ? me demanda-t-il.

— Certain, répliquai-je.

Il ordonna à ceux dont les demeures étaient les moins éloignées de courir chercher des haches et des leviers. Pendant ce temps je voulus faire le tour de la hutte pour m’assurer de nouveau qu’elle n’avait aucune autre issue ; mais je fus bientôt arrêté. Bâtie dans une fissure et comme incrustée dans le rocher, elle n’avait de libre accès que sur le devant. Je venais de gravir sans but précis les premiers ressauts de la roche à laquelle s’appuyait la cabane, et mon regard en fouillait machinalement les anfractuosités, quand, à travers la brume rendue plus épaisse par l’approche de la nuit, je crus voir une forme noire monter, atteindre le sommet du roc, puis disparaître, comme si elle eût glissé au revers de la pointe qui surplombait à la grève. Cependant l’apparition avait été si rapide, que je doutais moi-même de sa réalité. Je cherchais le moyen de m’avancer davantage, dans l’espoir de m’éclairer, quand les coups frappés à la porte de la hutte me rappelèrent. Enhardis par la présence du prêtre, les paysans commençaient à l’ébranler ; quelques coups de pic donnés dans la baie achevèrent de dégager le battant de chêne, qui fut violemment repoussé à l’intérieur. Un jet de fumée et d’étincelles força d’abord les paysans à reculer, mais l’entrée se trouva libre presque aussitôt. Le recteur se hasarda le premier ; je le suivis jusqu’au foyer, où nous trouvâmes Judok étendu dans une mare de sang ; néanmoins il respirait encore. Le prêtre m’aida à le porter au dehors, tandis que les autres se rendaient maîtres du feu. La charpente et tout ce qui donnait prise à la flamme avait été déjà consumé, il ne restait plus que quelques poutrelles qui achevaient de brûler. Outre le toit de la cabane, qui avait complètement disparu, la plupart des meubles étaient réduits en cendres. Un lit clos, caché dans un enfoncement du rocher comme dans une alcôve de granit, avait seul échappé ; on y transporta le kacouss. Il avait repris quelques forces, et sa main droite s’était machinalement repliée vers sa poitrine. Le recteur y remarqua alors trois profondes blessures qui semblaient épuisées de sang. Il les examina un instant, puis, regardant Judok, dont les paupières à moitié entr’ouvertes laissaient voir un œil fixe et vitré ; il se retourna de mon côté avec un froncement de sourcils facile à comprendre. Je tressaillis malgré moi.

— Tout est-il donc fini ? demandai-je en français, afin de ne pas être entendu des paysans qui nous entouraient.

— J’ai vu trop d’agonies pour me méprendre sur les approches de la mort, répondit-il dans la même langue ; le malheureux ne passera point la nuit.

— Ne croyez-vous pas cependant qu’il faudrait réclamer les soins du médecin ?

— Faites et confiez le blessé à la prudence humaine, pendant que je le recommanderai à la clémence de Dieu.

— Écoutez, on dirait qu’il veut quelque chose.

Le cordier avait en effet rouvert les yeux ; il faisait un visible effort pour parler. Une expression d’épouvante et de prière désespérée illuminait son visage terreux, toutes ses rides tremblaient d’un mouvement convulsif, ses lèvres remuaient sans pouvoir articuler ; enfin le mot de confession sortit comme un cri des profondeurs de son être. Le recteur fit signe aux paysans de se retirer ; je les suivis pour donner mes instructions à l’un d’eux, qui courut emprunter un cheval et partit à la recherche du médecin.

Pendant ce temps, la nuit était venue, et le brouillard s’était insensiblement dissipé. Le ciel, sans un seul nuage, était constellé d’innombrables étoiles qui se reflétaient au loin sur la face azurée de la mer. L’air apportait des odeurs marines mêlées aux senteurs mielleuses des fleurs de blé noir. Jamais soirée plus sereine n’avait éclairé un plus sombre spectacle. Tandis qu’autour de nous tout était fraîcheur, parfum et douceur, devant nos yeux se dressait cette ruine sans toiture toute calcinée par les flammes, et d’où s’exhalait encore une légère fumée ; le sol était jonché de charbons mal éteints, et vers le fond, sous la saillie du rocher noirci, un mourant confessait ses crimes ! De la place où nous nous trouvions, je ne pouvais l’apercevoir, mais j’entendais par instans le sifflement de sa voix entrecoupé de plaintes. Le prêtre, assis à terre et l’oreille penchée, écoutait ces aveux arrachés sans doute à l’agonie bien moins par le repentir de la faute que par la crainte du châtiment. Tous les assistans regardaient tête nue ; les femmes s’étaient agenouillées ; un silence profond planait sur cette scène et ajoutait à sa lugubre solennité.

Le sentiment que ce qui venait de s’accomplir sortait des faits naturels était si général parmi les spectateurs, qu’aucune supposition n’avait été faite, aucune explication hasardée. Moi-même j’étais resté tout entier à la surprise ; mais, remis de ma première émotion, je m’efforçai de comprendre. Là où les voisins de Judok ne supposaient que la main du démon je voyais celle d’un meurtrier ; mais quel était-il ? Comment et pourquoi avait-il frappé ? A toutes les questions faites pour m’éclairer, les paysans ne répondaient que par des exclamations entrecoupées de silences craintifs. Je ne savais plus où chercher la lumière, quand le recteur m’appela. La confession du naufrageur était achevée ; mais, gagné par un demi-délire, il continuait à parler d’un accent saccadé.

— J’essaierais en vain désormais de me faire entendre, dit le prêtre à demi voix ; j’ai tiré du malheureux tout ce que j’en pouvais espérer. Je ne puis plus qu’adoucir ses dernières heures par les secours de l’église. Je vais chercher les saintes huiles ; assistez-le jusqu’à mon retour, si vous le pouvez.

Il partit, et j’allai prendre place près de l’agonisant. Salaün vint me rejoindre. Partagé entre la curiosité et la crainte, il se tint debout à quelques pas, les mains jointes sur son bonnet de laine. Judok ne paraissait point s’être aperçu du départ de son confesseur ; il continuait à parler comme s’il eût été là, tantôt sur le ton de la confidence, tantôt avec l’exaltation de la douleur ou de la colère. Dans le premier instant, je ne compris rien à ses incohérentes divagations. Suivant à la fois plusieurs ordres d’idées de manière à les quitter, à les reprendre, à les confondre, il dérouta long-temps toute mon attention. Cependant peu à peu une lueur se fit dans ce chaos. Quelques mots saisis au passage me mirent sur la voie. J’adressai au mourant plusieurs questions auxquelles il ne répondit point tout de suite, mais seulement après un long intervalle, comme si la parole eût eu besoin de ce temps pour arriver jusqu’à son cerveau. Je pus ainsi donner une sorte de direction entrecoupée à son égarement et faire jaillir de loin en loin un rapide éclair ; mais cette espèce d’instruction fut lente et difficile. Le langage de Judok était une perpétuelle énigme ; on eût dit une formule à laquelle le déplacement des termes avait ôté toute signification il fallait retrouver le sens logique vingt fois brisé, et remettre à sa place chaque partie. Salaün, d’abord indifférent, finit par comprendre mes intentions et par s’associera mes efforts. À travers les détours de cet étrange interrogatoire, je pus enfin saisir un fil conducteur. Les souvenirs du mourant, obscurcis sur plusieurs points, étaient, sur certains autres, d’une singulière précision ; mais, soit affaiblissement d’esprit soit croyance, il mêlait dans ses révélations les détails d’un crime vulgaire au sentiment d’une intervention surnaturelle, et semblait rattacher le vol et l’assassinat à l’idée du démon. L’œil égaré, la main crispée, il nous montrait, dans l’enfoncement du rocher, un creux plus sombre par où l’esprit malfaisant était venu. Salaün mit un genou à terre, et remarqua alors, à l’endroit désigné, un interstice naturel qui paraissait correspondre avec le dehors. Je me rappelai à ce moment l’entrée inexplicable de Beuzec lors de ma première visite à la cabane et l’espèce d’ombre que j’avais vue fuir pendant l’incendie. Cependant Judok continuait ses divagations interrompues, d’où ressortirent de nouveaux éclaircissemens. Le maudit l’avait surpris comptant ses pauvres épargnes… il l’avait frappé avec le couteau à manche de corne… il avait mis un tison sous le toit… et il avait fouillé sous le foyer pour tout emporter !

À mesure que chaque détail était ainsi arraché, nos yeux allaient en chercher la preuve. Salaün découvrit le couteau parmi les cendres éparpillées, et je remarquai, pour la première fois, que la pierre de l’âtre avait été dérangée. C’était là, sans doute, que le trésor de l’avare se trouvait caché. Une pioche dont on s’était servi pour fouiller au-dessous m’expliquait les coups sourds que nous avions entendus du dehors. Salaün fit observer que celui qui avait frappé semblait connaître tous les secrets de la cabane. D’autant plus que c’était la sienne, répliquai-je. Le gabarier releva la tête.

— Monsieur soupçonne aussi le garçon sans baptême ? dit-il d’un ton qui prouvait que la même idée lui était venue.

Je lui expliquai rapidement les indices qui m’avaient frappé. Salaün écouta d’un air pensif et garda quelque temps le silence.

— Oui, dit-il enfin comme s’il se fût parlé, c’est ainsi que les choses devaient finir ; le bon Dieu y a mis la main.

— En faisant tuer un père par son fils ! m’écriai-je.

— Beuzec-le-Noir n’est point du sang de Judok, répliqua le gabarier, et c’est le père du mal qui l’a mis dans sa maison. J’ai vu la chose de mes yeux. Le cordier et moi, nous demeurions alors vers la Pointe du Ratz, un rude endroit où les matelots ont besoin de l’intervention de la Vierge. On dirait que les brisans y attirent les navires. Aussi, pendant six années que j’y ai demeuré, je ne me suis jamais chauffé qu’avec du bois qui avait flotté sous voile.

— Et votre voisin travaillait sans doute, à ce que vous ne pussiez point en manquer ?

— Monsieur comprend qu’il se trouvait là comme un faucheur dans le pré. Celui qu’on ne nomme pas lui fournissait chaque jour de nouveaux piéges contre les bâtimens en danger ; mais tôt ou tard il devait se faire payer son salaire, et pour cela il allait envoyer à Judok un des siens.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce qui est arrivé, monsieur. C’était un soir de printemps ; le suroit fouettait la mer à en emporter des morceaux, quand un gros trois-mâts en détresse parut au débouquement de l’île de Sein. C’était pitié de voir ces pauvres planches baptisées emportées par le vent et le flot. Tous ceux de la côte étaient accourus ; on se montrait l’un à l’autre le navire à l’agonie, mais sans pouvoir rien faire. Judok-Naufrage se tenait tout seul, sur son rocher, la gaffe à la main. On eût dit qu’avec la malice de son regard il attirait le bâtiment. Nous vîmes le trois-mâts aller à lui jusqu’à quatre ou cinq encablures de la grève ; là il rencontra la Coëtte de Plume : c’est un écueil qui ne découvre qu’aux équinoxes ! Aussitôt il s’arrêta court, les voiles s’abattirent, et tout s’en alla en débris. Nous étions accourus pour voir s’il arriverait quelque naufragé ; mais la mer n’apportait que des coffres, des futailles et des planches brisées. Personne n’avait encore trouvé le cœur d’y toucher. Judok seul était à l’ouvrage, dans la houle jusqu’au ventre et joyeux comme un chat-huant qui mange des roitelets, quand voilà tout à coup quelque chose de noir qui glisse entre deux lames ; le cordier jette son croc et amène une cage. Au dedans, il y avait un grand oiseau noyé tel qu’aucun de nous n’en avait jamais vu, et au-dessus un garçon à moitié nu qui se mit à danser de joie en poussant des cris de bête féroce : c’était celui qu’on a appelé Beuzec 13.

— Et comment le naufrageur arriva-t-il à l’adopter pour fils ?

— Faites excuse, monsieur ; ce fut lui qui adopta le naufrageur pour père. Lorsque Judok remonta à sa hutte, il le suivit à la manière du chien qui suit son maître. Ce jour-là, le kacouss le laissa venir, mais le lendemain il essaya de le chasser. Le garçon mis dehors rentra dès que la porte fut rouverte ; on lui refusa de la nourriture, il en vola ; on voulut le battre, il se mit en défense et rendit coups pour coups. Enfin personne ne peut dire ce qui se passa entre eux ; mais le nouveau venu força l’écorcheur à le garder sous son toit et à lui donner une part de son pain Quand il apprit à parler, il l’appela son père comme par moquerie, car Judok, lui, ne le nommait jamais que le reptile ; aussi a-ton toujours cru dans le pays que Beuzec était venu du fond de l’abîme, envoyé par l’esprit du mal pour veiller ici à l’accomplissement du pacte.

L’explication du gabarier m’était donnée avec un tel accent de sincérité, que je ne pouvais mettre en doute sa conviction. Pour lui, ainsi que pour la plupart de ceux qui se trouvaient là, Beuzec-le-Noir n’était pas un fils du démon dans le sens symbolique, mais dans le sens réel ; ils y voyaient une de ces incarnations de l’ange déchu si fréquentes dans nos légendes et nos contes populaires. J’aurais bien voulu interroger le mourant à cet égard ; mais, pendant l’espèce d’à parte que je venais d’avoir avec Salaün, le désordre de son esprit était allé croissant. Il murmurait maintenant des mots anglais, parlait de guinées, et faisait le geste de compter une monnaie absente. Quelle que fût l’incohérence de ses paroles, j’y trouvai autant de révélations ; elles expliquaient et confirmaient ce que les pièces du procès qu’il avait autrefois subi m’avaient déjà fait soupçonner. Dans ce moment, le gabarier, qui était retourné vers le foyer et avait plongé la main à plusieurs reprises dans le vide creusé au-dessous, m’appela précipitamment ; parmi quelques poignées de terre, il venait de retirer une pièce d’or à l’effigie du roi George. Ce dernier indice achevait la démonstration.

— Voici la preuve que Judok a bien été, ainsi qu’on l’en accusait, l’espion de l’Angleterre, lui dis-je, et le secret de la grotte s’explique désormais de lui-même. Votre démon était un officier en uniforme qui venait recevoir les confidences du cordier, et la barque mystérieuse, une de ces yoles couleur de mer, aux avirons garnis de feutre qu’exigent les expéditions nocturnes. Où vous avez cru voir les ruses de Satan, il n’y avait que précautions d’un traître.

Salaün me regarda : mon explication l’avait évidemment frappé ; mais ce ne fut que la surprise d’un moment. La tradition avait dans cette ame de trop profondes racines pour que la logique pût l’en arracher. Il fit un signe de doute, et garda le silence, preuve certaine d’une croyance qui ne veut pas se discuter elle-même. J’avais mieux à faire que d’essayer de le convaincre. Le plus nécessaire, pour le moment ; était de retrouver celui que je supposais coupable. Je parcourus la grève, je fis fouiller les rochers, mais sans rien découvrir. Comme nous revenions, je trouvai les paysans groupés dans la cabane. Le prêtre se tenait agenouillé devant le lit de Judok, et derrière lui un enfant portait les saintes huiles. Tous deux étaient arrivés trop tard.

Je m’approchai avec l’émotion involontaire que cause toujours l’aspect de la mort. L’écorcheur venait de s’éteindre dans une convulsion dont tout révélait encore l’horreur suprême. Un de ses bras était tordu sous sa tête, tandis que l’autre se raidissait sur la couche de paille. Aucune main pieuse n’avait refermé ses paupières, qui laissaient voir une orbite blanche et renversée ; les traits crispés par l’agonie avaient une expression si douloureusement terrible, que, malgré moi, je détournai les yeux. Le prêtre éprouva sans doute la même sensation, car il prit le ballin 14 qui recouvrait le lit et le tira sur la tête du trépassé. On lui apporta ensuite une assiette pleine d’eau qu’il bénit ; on la posa près du chevet funèbre avec une branche de buis en guise de goupillon ; deux chandelles de résine furent allumées, et une vieille femme s’assit, le chapelet à la main, sur l’âtre calcifié par l’incendie. C’était la veillée des morts qui commençait ; les assistans se dispersèrent, et je regagnai la barque avec le gabarier.

La nuit était remarquablement sereine : on entendait les moindres clapotemens de la mer le long des récifs, et une petite brise qui ne gonflait que le haut de notre voile poussait lentement l’embarcation. Assis au dernier banc, je tenais l’écoute, tandis que Salaün était à l’arrière, la main sur la barre. Encore sous l’impression de ce qui venait de se passer, nous gardions tous deux le silence. Les dentelures de la côte, qui se dessinaient vigoureusement sur un ciel à demi éclairé, passaient successivement sous nos yeux. Quelquefois, d’un clocher lointain que nous ne pouvions apercevoir, le tintement de l’heure nous arrivait à travers le calme de la nuit.

La barque avait déjà doublé la dernière pointe, et nous apercevions la petite crique du gabarier, quand celui-ci se leva à demi et plaça sa main au-dessus le ses yeux. Je suivis la direction de son regard, et j’aperçus sur la grève, alors éclairée par les étoiles, deux ombres en mouvement. Bien que la distance et la demi-obscurité ne permissent pas de les distinguer, leur agitation semblait annoncer une lutte ; par instans, elles s’arrêtaient comme pour s’expliquer, puis l’une d’elles s’écartait vivement poursuivie par la seconde., qui l’arrêtait de nouveau et la forçait à reprendre l’entretien. À mesure que notre barque approchait, le débat s’animait de plus en plus ; tout à coup un cri perça la nuit et nous arriva distinctement. Salaün se redressa.

— Dieu me sauve ! c’est la voix de Dinorah, s’écria-t-il saisi.

Je me levai pour mieux voir, mais on n’apercevait plus rien : les deux ombres avaient disparu de l’espace lumineux pour se perdre dans l’obscurité du promontoire. On entendait encore un murmure de voix toujours plus élevé, puis un nouveau cri nous arriva ; le gabarier y répondit par un de ces hélemens prolongés qui s’échangent au loin sur la mer, et saisit une rame pour accélérer la marche du canot. Au même instant, les deux ombres reparurent, l’une courant vers les vagues, l’autre la poursuivant. Tous n’étions plus qu’à quelques pas du rivage ; je reconnus Beuzec et Dinorah. Celle-ci, qui nous avait aperçus, s’élança droit à notre rencontre. Au moment où la barque toucha la grève, elle entrait dans les flots et se précipita à la poupe, qu’elle saisit des deux bras avec un cri de joie. Beuzec, qui, à notre vue, avait ralenti sa poursuite, se jeta brusquement à droite et disparut. On ne pouvait songer à le poursuivre parmi les rochers et au milieu de la nuit. La jeune fille occupait d’ailleurs toute notre attention. Le gabarier l’avait soulevée pour l’asseoir près de nous et l’accablait de questions ; mais, encore haletante de la course et de l’émotion, elle ne put d’abord répondre que par des mots entrecoupés : cependant le ton me rassura. Revenue de son trouble, elle s’était mise à rire selon l’habitude des jeunes filles qui veulent cacher leur confusion.

— Mais que s’est-il donc passé ? Pourquoi criais-tu, et que voulait le reptile ? s’écria Salaün encore inquiet.

— Ce n’est rien, dit-elle, sans répondre directement ; quand on est seule, on prend peur ; je ne savais pas ce qui avait pu vous retenir sur la mer, et j’étais à la grève pour vous voir venir.

— Mais Beuzec ?

— Eh bien ! il est arrivé quand je vous attendais là ; il m’a dit qu’il allait quitter le pays, et… il m’a proposé… de partir avec lui !

— Démon ! murmura le gabarier.

— Pour sûr, il est arrivé quelque chose d’extraordinaire, reprit Dinorah, car il parlait comme un homme ivre, et cependant il n’y avait pas de vin de feu dans son haleine. Il m’a dit que, si je le suivais, il me ferait plus riche que la femme d’un gentilhomme, et, comme je n’avais pas l’air de croire, il m’a montré plein ses mains de pièces d’or.

J’échangeai un regard avec Salaün.

— Et alors ? repris-je.

— Alors, dit la jeune fille émue, j’ai eu peur… Je lui ai demandé où il avait trouvé ce trésor ; mais il s’est mis à le compter, à le faire sonner sans répondre et en riant de son méchant rire. Quand j’ai voulu rentrer, il m’a barré le passage ; il m’a encore parlé de partir. Plus je refusais, plus il me montrait d’argent en disant que tout serait à moi. Enfin j’ai voulu fuir ; mais il m’a saisi les deux mains en disant qu’il m’emmènerait malgré moi. Comme il était le plus fort, j’ai crié, et c’est alors que j’ai entendu la voix de mon père qui venait de la mer.

— Ainsi notre arrivée vous a sauvée ? repris-je.

— Votre arrivée et ma marraine, répliqua la jeune fille en portant instinctivement la main à une petite relique cachée dans son corsage ; ceux qui sont les protégés des grands saints n’ont rien à craindre du mauvais esprit !

Ces dernières révélations changeaient mes soupçons en certitude ; le crime du reptile était désormais pour moi hors de doute, Salaûn lui-même parut ébranlé ; quant à Dinorah, elle ne savait rien de ce qui s’était passé à la Pointe du Corbeau : En l’apprenant, elle poussa une exclamation d’horreur. Nous venions de gagner la maison où le gabarier m’avait proposé de passer la nuit ; elle m’adressa d’une voix tremblante des questions auxquelles je répondis en racontant tout ce que je savais. À mesure que je parlais, elle devenait plus pâle, et je vis qu’elle était prise d’un tremblement. Quand j’eus achevé, elle joignit les mains, ferma les yeux, et se laissa glisser sur un banc appuyé au mur. Elle ne disait rien, mais des larmes glissaient sous ses paupières et descendaient silencieusement sur ses joues. Je me rappelai alors l’allusion railleuse faite par le meunier à notre première rencontre. Guiller avait-il parlé sérieusement ? La pitié de la petite sainte pour le réprouvé s’était-elle réellement transformée en un sentiment plus tendre ? Plusieurs détails que je me rappelais maintenant pouvaient le faire croire. Chez la paysanne ou chez la grande dame, le cœur est le même et glisse sur les mêmes pentes. Femme, elle avait pu céder à cette ambition féminine de dévouement qui en a séduit tant d’autres ; elle s’était trouvée de celles que l’abandon attire, que le péril encourage, que la méchanceté malheureuse attendrit. Comme sainte Thérèse, elle avait peut-être plaint le démon de ne connaître que la haine, et avait rêvé une rédemption par l’amour. En tout cas, je n’eus ni les moyens, ni le loisir de m’en assurer, car, avant que j’eusse pu lui adresser la parole, Salaün, qui était sorti pour dégréer la barque, l’appela par son nom. À cette voix, Dinorah se redressa en sursaut, passa la main sur ses yeux et sortit brusquement.

 

III – La procession

 

Au-dessus du rez-de-chaussée qui formait le logement du gabarier s’étendait un grenier auquel on arrivait par une échelle et sans autre plancher que des fagots jetés en travers des poutrelles. Ce fut là que je passai la nuit sur une coëtte de balle d’avoine. Quelque fée bretonne y avait sans doute caché l’herbe qui endort, car, lorsque je me réveillai, le soleil filtrait à travers le chaume et dessinait autour de moi mille réseaux lumineux. Les roitelets cachés dans toutes les crevasses du toit gazouillaient joyeusement, et les pinsons leur répondaient sur les trônes du courtil. Quant à la maison ; aucun bruit ne s’y faisait entendre. Je me levai à la hâte, et je descendis. Il n’y avait personne au rez-de-chaussée. Tous les meubles étaient en ordre, et le sol balayé, les cendres du foyer relevées, annonçaient que les maîtres du logis étaient sortis pour long-temps. En regardant par la petite croisée, à un seul carreau qui donnait sur la grève, je vis en effet que la barque n’était plus là.

Je connaissais trop bien les libertés de l’hospitalité bretonne pour que cette absence me causât ni surprise, ni embarras. J’allai à la table et je relevai une manne d’osier renversée, sous laquelle se trouvait le pain noir enveloppé dans une petite nappe à frange. Faisant ensuite glisser la table elle-même, j’aperçus dans l’espèce de coffre qu’elle recouvrait le beurre et le lait mis en réserve. Je choisis ce que je préférais, et je me mis à déjeuner avec la confiance que, donne ce titre d’envoyé de Dieu accordé par le paysan de l’Armor à celui qui vient s’asseoir à son foyer. Quand j’eus achevé, je remis tout en place, laissant pour mon hôte absent une pièce de monnaie que, présent, il eût peut-être refusée. Je refermai, en sortant, la porte de la cabane avec ce loquet de bois dont la vue m’a toujours rappelé la chevillette et la bobinette du petit chaperon rouge, puis, reprenant ma route par les landes, je me dirigeai vers Crozon.

Le soleil, déjà élevé sur l’horizon, commençait à frapper directement le promontoire, rendu plus aride par une longue sécheresse. Je suivais un pli de la colline où n’arrivait aucun souffle de la brise de mer. Le sol, ouvert par la chaleur, était entrecoupé de larges fissures au bord desquelles les bruyères et les ajoncs penchaient leurs touffes jaunies. On n’apercevait à droite ni à gauche aucun village, aucune ferme ; à peine si quelques champs cultivés annonçaient de loin en loin la présence de l’homme. J’avais ralenti le pas, fatigué du poids du jour, de la longueur de la route et de la morne solitude qui m’entourait, quand un compagnon inattendu se montra à l’extrémité d’un sentier : c’était le meunier Guiller. Il me reconnut, poussa un cri d’appel, et pressa, pour me rejoindre, le pas de sa monture.

— Monsieur vient de la Pointe du Corbeau ? dit-il en portant la main à son bonnet bleuâtre ; que Dieu fasse miséricorde aux pécheur ! le vieux Judok-Naufrage a donné un terrible exemple ; mais le diable n’a fait que commencer l’ouvrage, maintenant c’est aux gens de justice de finir, et voilà qu’on leur amène pour ça Beuzec-le-Noir.

Je demandai s’il était vraiment arrêté.

— Depuis ce matin, répondit le meunier ; on l’a pris au moment où il essayait de voler une barque à l’anse de Dinant, et en le fouillant on a trouvé sur lui plus de pièces d’or qu’il n’a jamais gagné de sous. Je viens de le rencontrer dans une charrette, garrotté comme un sanglier.

Guiller ajouta beaucoup de suppositions sur l’origine de cet or, sans paraître soupçonner la vérité. Profitant de son humeur causeuse, je l’interrogeai à loisir sur le reptile, et j’appris de lui tout ce qui pouvait expliquer cette étrange nature. Jeté sur les côtes bretonnes par la tempête, ainsi que me l’avait raconté Salaün, l’enfant naufragé avait grandi dans l’isolement et la réprobation ; tout le monde l’avait repoussé, et il était devenu l’ennemi de tout le monde. Comme le sauvage, il avait vécu de ruse, d’hostilité et de patience sa vie était devenue une perpétuelle embuscade. Maraudeur insaisissable, il échappait à toutes les poursuites sans que rien pût lui échapper, et cette miraculeuse adresse avait encore confirmé la superstition populaire. D’abord, quelques voisins dépouillés par lui s’étaient vengés ; mais des désastres inattendus, et dont l’auteur restait invisible, leur avaient toujours fait cruellement expier cette audace ; aussi la haine s’était-elle tempérée par la crainte. On fermait les yeux sur les déprédations de Beuzec, pour n’avoir pas à les punir ; il avait fini par se faire une force de sa méchanceté.

— Qu’il soit venu de l’enfer ou qu’il y aille, ajouta Guiller avec plus de sérieux que je ne lui en avais vu jusqu’alors, c’était une dure épreuve pour le pays ; lui et Judok se tenaient là-bas comme deux Vipères qui mettaient les honnêtes gens en angoisse ; maintenant qu’il n’y seront plus, on pourra marcher sans regarder à ses pieds.

Je ne répondis pas : depuis un instant, mon attention était attirée ailleurs et j’écoutais avec distraction. Nous avions alors atteint un plateau boisé, et nous suivions un chemin creux dont les haies vives ne permettaient de rien voir, mais n’empêchaient pas d’entendre un chant grave et lointain qui s’élevait par intervalles. Je m’arrêtai en imposant silence de la main à mon compagnon et en prêtant l’oreille ; le chant retentit plus rapproché. Le meunier se dressa sur sa monture et regarda par-dessus les buissons.

— Dieu nous bénisse ! c’est la procession pour les biens de la terre, dit-il ; le blé a soif, et ceux de Crozon font le tour de la paroisse avec leurs prêtres pour implorer le maître de la pluie et du soleil.

Je pressai le pas afin d’atteindre le plateau auquel conduisait notre route, et, en débouchant sur la bruyère, j’aperçus la procession qui s’avançait de notre côté. À la tête du cortège marchait le clergé avec le dais et des enfans en costume de chœur qui portaient l’eau consacrée, ou agitaient les sonnettes, puis venaient les populations accourues des campagnes voisines. Les hommes marchaient les premiers, deux à deux et têtes nues ; derrière, à une certaine distance, s’avançaient les femmes ; le chapelet à la main. Tous avaient revêtu leur costume des jours de fête, dont les formes variées donnaient à la cérémonie je ne sais quoi de pittoresque et d’animé qui semblait appartenir à un autre âge. Après chaque stance de l’hymne sainte, les voix se taisaient, et il y avait une pause pendant laquelle on n’entendait que le bourdonnement des insectes dans l’air et le cri du grillon sous les fougères. La procession se déroulait avec une lenteur majestueuse sur la crête même du coteau. Elle arriva droit à nous.

Je m’étais découvert, et le meunier, descendu de sa monture, s’était agenouillé. Le premier groupe passa avec les aubes blanches, les bannières à franges de soie et les croix d’argent étincelantes. Les hommes, commençaient à défiler les mains jointes sur leurs larges chapeaux et le visage à demi voilé par leurs cheveux, quand il se fit tout à coup un mouvement. Les regards s’étaient tournés vers la route que Guiller et moi venions de quitter. Une petite charrette entourée de douaniers et de pêcheurs venait de déboucher sur le plateau où nous nous trouvions. Le meunier se leva à demi.

— C’est lui, c’est Beuzec ! me dit-il vivement.

Ce nom, répété de proche en proche, courut dans la foule et y causa une sorte de frémissement ; les prêtres eux-mêmes s’étaient arrêtés ; la charrette arrivait près d’eux. Je reconnus alors le reptile, dont les pieds étaient liés avec des filins goudronnés et les bras solidement attachés aux barreaux. En entendant les chants, il s’était redressé, et son visage hagard apparut au-dessus des bords du tombereau. À la vue de la procession ; il jeta un premier cri d’ironie insultante qui alla se répétant à mesure que les prêtres et les symboles consacrés passaient devant lui ; puis, quand vint le tour des assistans, il se mit à les appeler l’un après l’autre, en accompagnant chaque nom d’un éclat de rire ou d’une injure ; mais, arrivé aux femmes, nous le vîmes s’interrompre subitement son rire s’éteignit, il fit pour s’élancer un effort qui ébranla les barreaux, puis, poussant une sorte de rugissement, il se laissa tomber au fond du chariot.

Dans ce moment, mon œil rencontra le pâle visage de Dinorah. Les yeux baissés et les mains tremblantes sur son chapelet, elle passait avec la procession qui avait repris sa marche. Je la vis se perdre dans le chemin creux tandis que la charrette disparaissait avec son escorte au versant du coteau. La protégée de Marie et le fils du démon venaient de se rencontrer pour la dernière fois et de se faire un éternel adieu.

 

1 Nom breton de l’eau-de-vie. ↑ 

2 Nom que les Bretons donnent au diable dans leurs plaisanteries. ↑ 

3 Nom donné en Bretagne aux bateliers qui exploitent les produits maritimes, tels que varechs, galets, sables marins, etc. ↑ 

4 Sud-ouest ↑ 

5 Klasker bara, mendiant. ↑ 

6 Expression bretonne ; pour désigner un fou on dit pensaout, mot à mot tête de brute. ↑ 

7 Morgane vient de deux mots celtiques, mor, mer, et gannet, enfanté. C’est par corruption que le nom de Morgane a été transformé en celui de Morgate. ↑ 

8 On trouve encore dans l'île de Rozan les ruines du vieux château de Mur ou de Meur, mot qui, en celtique, signifie beaucoup, et exprime l’idée de puissance, comme le prouve le surnom donné au Grallon appelé dans nos ballades Grallon-Mur. ↑ 

9 A veoc’h venu bez’ez eamp gant ar cozle-tarv du, etc. ↑ 

10 Spountus, surnom donné au démon ; mot à mot l’effroyable Avoalc’h, Spountus, émé, droug-livet éné dremm, etc. ↑ 

11 Peoch, Spountus ; grigonez ha klemmou zo azé, etc. ↑ 

12 Nom donné aux Anglais par les Bretons. ↑ 

13 C'est-à-dire le noyé. ↑ 

14 Couverture d’étoupe. ↑ 

Source : Wikisource.org

 


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