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1847
Gustave Flaubert et Maxime Du Camp

à Crozon, Morgat et Landévennec

extrait de : Par les champs et par les grèves

    


Gustave Flaubert et Maxime du Camp
source : imaging-resource.com

 

 

  

   "Le 1er mai 1847, à huit heures et demie du matin, les deux monades dont l'agglomération va servir à barbouiller de noir le papier subséquent sortirent de Paris dans le but d'aller respirer à l'aise au milieu des bruyères et des genêts, ou au bord des flots sur les grandes plages de sable... "

   Ainsi commence Par les champs et par les grèves, récit à deux voix de Gustave Flaubert et Maxime du Camp. Ce grand tour de Bretagne les amènera en presqu'île.

    Flaubert raconte le trajet de Crozon à Landévennec et la découverte des ruines de l'abbaye ; Maxime du Camp décrit, quant à lui, le séjour à Crozon chez les aubergistes Renoult, la visite des grottes de Morgat et la gougnafière attaque d'archéologie foudroyante à laquelle ils se sont livrés sur un dolmen de Landaoudec.
   

   L'extrait concernant la presqu'île, ci-dessous, commence alors qu'ils sont à Douarnenez...

 

 

[...] Quand nous eûmes bien regardé l'île et vainement cherché trace des fortifications que Fontenelle y fit jadis construire, nous allâmes déjeûner et nous montâmes ensuite dans une sorte de cabriolet qui devait nous conduire à Crozon. A peine étions-nous entrés dans cette boîte que nous baissâmes mélancoliquement la tête sous la baguette noire de Morphée.

En descendant une côte, un cahot nous réveilla, nous ouvrîmes les yeux et voici ce que nous vîmes. Deux hommes à cheval passaient ventre à terre sur la route, portant chacun en croupe un veau attaché qui bramait tristement. Derrière le cheval, une vache galopait, essouflée, haletante, la langue pendante et la queue raide de fatigue. Derrière la vache, des hommes et des femmes courraient en criant. Nous refermâmes nos paupières et nous nous rendormîmes de ce bon sommeil réservé au juste qui a passé une mauvaise nuit.

Nous descendîmes à Crozon chez Mme Renoult que nous trouvâmes épluchant des petits pois. A travers la porte entrebâillée de la cuisine, nous sentions un doux parfum de rôti qui nous réjouissait l'âme, nous augurions bien du gîte et nous nous empressâmes de nous mettre à table dès que nous y fûmes invités et ce ce n'était pas une table d'hôte, s'il vous plaît, c'était la table de famille, seulement on y faisait asseoir tous les étrangers, lesquels ce jour-là se composaient du colonel de Saint-Amour, de sa nièce et de nos deux excellences. La famille était représentée par M. et Mme Renoult, par M. Pierre, leur fils, âgé d'une vingtaine d'années, par M. Giard, leur gendre, et enfin par sa femme. La plus aimable familiarité semblait régner entre tout ce monde-là, car le dîner commença par une plaisanterie à coups de poing à laquelle nous ne comprîmes rien sinon que dans la lutte on avait cassé une assiette, ce qui contrariait fort Mme Renoult. Ceci dit, nous allons passer à la démonstration des personnages.

M. de Saint-Amour se présentait bien avec sa bonne figure hâlée, chauve et ombragée d'une épaisse moustache blanche. jadis il avait fait la guerre et l'amour en hussard et, quand il eut reçu sa retraite de colonel, il s'en alla au Canada, au Sénégal, aux Montagnes Rocheuses, armé d'un pic, d'un marteau, cherchant des minéraux et piquant des insectes. Maintenant encore, il est toujours en route et il ne voyage que poussé par une inextinguible soif d'histoire naturelle. Il est bonhomme, accueillant, bavard, indulgent et conteur comme un vieux troupier. Le matin même, il avait découvert un minéral qui le tourmentait fort, car il ne savait s'il était tellure ou fer onctueux. Il nous le montra. Mon compagnon opina pour le tellure et moi je conclus au fer onctueux.

Il traîne toujours avec sa nièce, qui est sèche, ridée, anguleuse et assez bonne personne pour une vieille fille. Mme Renoult, qui présidait l'assemblée et découpait les viandes, était une réjouissante maman approchant de la cinquantaine, haute en couleur et abondante d'appas ; non loin d'elle s'élevait M. Renoult, dont l'apparente bêtise cachait la finesse et qui, en qualité de pater familias, dînait en blouse ni plus ni moins qu'un paysan qu'il était.

M. Pierre riait très fort, mangeait beaucoup et mangeait souvent.

M. Giard nous parut un mortel désagréable et digne d'attirer sur sa tête les foudres de l'hyménée, ne serait-ce que pour lui apprendre qu'avec une face tachée de petite vérole, des mains rouges, un nez trognolant, des dents et lunettes bleues et un air bête et méchant, on ne doit pas épouser une femme toute gentille, grassouillette, fraîche, appétissante et bien à point : mais, lorsqu'on est receveur des contributions indirectes, petit-on rencontrer des cruelles ?

Le premier quartier de la lune de miel commençait à peine à briller sur l'horizon de leur mariage, car ils étaient encore dans le coup de feu des repas de noce aussi, le lendemain, nous assistâmes au défilé de toute la famille lorsqu'elle allait dîner chez le notaire qui avait rédigé le contrat. Mme Giard était simple et convenable dans une robe de taffetas puce et son visage rayonnait de plaisir sous sa capote de satin bleu. Sa mère avait arboré un cachemire français, un chapeau jaune à fleurs pâles et une robe de poult-de-soie miroitante et glacée. Elle avait des gants jaune serin gants éclatants, tirés avec circonspection du fond de l'armoire, conservés pour les jours de fête, mis avec importance et gravité comme une parure inaccoutumée, soigneusement étendus au retour des cérémonies et qu'on souffle précieusement quand ils sont ôtés afin qu'ils ne gardent pas de mauvais pli.

De tout le costume de M. Renoult, je n'ai vu que la redingote. Elle avait été bleue et blanchissait sur les coutures, avec des poignets trop longs et un collet trop haut. Elle se tenait toute seule, ferme, résistante, plus raide que celle dont Napoléon s'enveloppe au sommet de la colonne. Il était cuirassé là-dedans comme dans une armure de triple airain. L'homme qui aurait sur sa tête le chapeau de Plouharnel, dans le ventre le poulet du père Bataille et sur son dos la redingote de M. Renoult fatiguerait le temps de sa masse indestructible, comme les roches dont parle Delisle.

Mais comme ils étaient pâles, tous, en comparaison du gendre ! Faisant belle poitrine, fier de sa botte vernie, tête renversée, l'œil insolent derrière ses lunettes, arrogant et sérieux, il ne saluait personne : sa toilette lui avait monté à la tête, il était ivre de son habit noir. Tout en noir, comme il convient pour aller dîner en ville : serré, bouclé, ficelé, lacé, prêt à crever ; il se raidissait de son mieux entre les tensions combinées de ses souliers et de ses bretelles. Sa cravate longue, piquée d'une épingle jumelle, descendait le long de sa poitrine, ménageant habilement la vue de sa chemise blanche et s'enfonçant dans un gilet démesurément ouvert. De sa manchette retroussée sortait sa grosse main vêtue d'un gant blanc qui craquait sous son bouton. Il était si beau que nul n'osait lui parler. Sa femme le regardait avec amour, sa belle-mère avec fierté et nous avec épouvante.

Au milieu de l'éblouissement de ces astres, gravitait un gamin de dix ans, dernier produit du père Renoult. Il se hâtait car on n'attendait plus que lui. Il était en chemise et courait de toutes parts, tenant sa culotte à la main et cherchant un coin pour la mettre. On le chassait successivement de la cuisine, de la salle et du couloir on criait, on l'appelait, on le menaçait de le laisser à la maison. Éperdu, bousculant tous les meubles, heurtant toutes les jambes, marchant sur tous les pieds, il prit un parti suprême, se réfugia dans la cour, entra victorieusement dans son pantalon gris, passa vite son gilet et sa veste et vint enfin calmer la tempête d'impatience qui éclatait sur lui. Alors on se compta, on reconnut qu'on était au complet, puis le cortège s'ébranla, sortit lentement et nous restâmes seuls avec le colonel de Saint-Amour qui examinait à la loupe un morceau de quartz radié.

Mais il n'y avait pas à Crozon que la famille Renoult à voir et, le lendemain de notre arrivée, nous descendîmes vers le village de Morgat qui tire ses barques sur le sable et fait sécher ses filets aux maisons. En face de nous, la baie de Douarnenez s'étendait, ridée sous la brise et tachée par les canots du pêcheur de sardines. Nous longeâmes pendant quelque temps la falaise, marchant sur la grève mouillée où restait l'empreinte de nos pas, et nous arrivâmes aux trois petites grottes qu'à marée basse on peut visiter à pied.

Elles sont peu profondes et soutenues par des retombées de roches qui s'appuient à terre comme d'énormes piliers. Le jour les illumine étrangement, se brisant aux angles et éclairant d'une lumière verdâtre les parois humides où se marient toutes les teintes les plus douces, depuis le rouge foncé jusqu'au bleu d'argent. Une eau limpide oubliée par le flux s'écoule lentement des vasques naturelles de la pierre et creuse de petits ruisseaux dans le sable sur lequel courent en criant les alouettes de mer.

Pour aller visiter la plus grande, nous montâmes en canot. Nos deux rameurs donnèrent quelques coups d'aviron, nous glissâmes sur les flots qui nous remuaient à peine et bientôt nous entrâmes avec une vague au sein de la falaise dans un merveilleux palais souterrain.

La voûte est haute et découpée en stalactites irisées de mille couleurs elle s'abaisse brusquement vers le fond et plonge dans l'obscurité. Le moindre cri résonne lugubrement, se heurte aux échos et retombe dans la poitrine qui l'a lancé. Au milieu, un petit rocher sort sa tête au-dessus de la mer qui le baigne et l'entoure de cercles. Les nuances sont multiples, variées, sans transition, selon les couches de la pierre, ce sont des traînées de sang, des langues de feu vif et blanchissant, des rayons d'azur, des taches de cendre grise, des veines d'un vert pâle comme la malachite, des épanchements lie-de-vin et des filets blonds comme la paille battue. La vague avançait lentement, poussée par une force invisible, et clapotait avec un bruit doux comme le murmure d'un cœur lointain. L'eau, d'abord transparente, s'assombrissait et devenait violette les rochers ruisselaient d'une rosée brillante et la brise nous apportait un bon parfum d'herbe salée.

Absorbés dans une ardente contemplation, immobiles, silencieux, nous étions sur notre barque comme ces chevaliers errants que la tempête conduisait dans la demeure mystérieuse des génies et des nymphes. Là, au fond, dans l'ombre noire, s'ouvre peut-être la porte de diamant qui mène au royaume nacré habité par les enchanteurs, le nain résonnant des grelots est là, derrière sans doute, prêt à souffler dans sa trompe d'ivoire, et les monstres hideux qui doivent nous disputer le passage vont arriver bientôt en vomissant du feu avec un bruit d'écailles. Car c'est là, lorsque le soleil embrase la nature, qu'elles viennent, ces charmantes déesses, chercher l'abri et la fraîcheur de l'eau, c'est là que les ondes baisent leurs beaux seins nus c'est là que Virgile chante des ballades, que Morgane conte ses légendes d'amour, que la fée des roseaux se tresse des guirlandes et que la fée Mignonne file le lin enroulé à son fuseau d'or.

Nous n'en vîmes aucune cependant et nous nous éloignâmes pleins de cette tristesse que donne le spectacle des belles choses. Nous gravîmes la falaise, allant par les champs, par les prés, par les sentiers frayés, auprès des fermes où les chiens aboyaient et sous des bois de chênes où chantaient les oiseaux. Ainsi marchant, nous atteignîmes une métairie abritée sous de grands noyers. Au fond de la cour, quelques pans de muraille disparus sous les lierres et les ronces étayaient une cabane de feuillage qui recouvrait une charrette et des instruments de labour; un sureau fleuri et un jeune frêne s'épanouissaient et découpaient leur ombre sur cette ruine qui était autrefois le manoir de Landouadec.

Plus loin, nous rencontrâmes un monument celtique. A son aspect, nous fûmes saisis d'une attaque d'archéologie foudroyante et nous voulûmes faire des fouilles pour découvrir des médailles, des ossements, des haches druidiques, des celtae, des vases cinéraires et des sarcophages. Nous allâmes chercher une escouade de paysans armés de piques et de louchets nous les lâchâmes autour d'un dolmen, dirigeant la tranchée comme mon oncle Tobie, en mettant quelquefois la main à la pioche. De tout cela, il n'advint rien qu'une âpre dispute avec le propriétaire du champ qui réclama des dommages intérêts trop insolemment pour en obtenir et que nous renvoyâmes au juge de paix, espérant déjà que nous pourrions plaider notre cause à la face du peuple de Crozon mais il n'en fut rien à notre grand regret, car nous avions déjà préparé nos mouvements oratoires et d'écrasantes répliques.

Après cette expédition qui n'était point de nature à nous réconcilier avec le celticisme, nous nous rendîmes à l'anse de Dinan. Il y a sept ans, nous avait-on dit, un coup de vent, en remuant les sables, avait mis à nu un cimetière entier que nul ne soupçonnait. Les morts étaient couchés, les pieds tournés vers la mer, la tête appuyée sur deux pierres plates et les bras le long du corps, ils étaient en grand nombre et pressés les uns contre les autres. Ouand on creuse la terre, on en retrouve encore.

Nous arrivâmes, comptant rencontrer quelque vieux crâne bien desséché que nous pourrions mettre sur notre cheminée à notre retour, entre la pendule et les flambeaux. Mais nous étions dans un jour de malheur et nous ne trouvâmes que des fémurs calcinés de vieillesse, des côtes brisées et des phalanges qui s'émiettaient en poussière sous nos doigts; mais, en revanche, nous vîmes la mer dont quelques vagues blanches égayaient le bleu foncé.

Nous retournâmes au logis et, le lendemain, lorsque nous repartîmes, la maison avait repris sa tranquillité accoutumée, le colonel expérimentait une pyrite de cuivre, Mme Renoult avait serré ses gants, M. Renoult était rentré dans sa blouse et le gendre était triste : c'était que la veille, chez le notaire, il avait bu beaucoup de curaçao et comme il ne peut en boire sans être malade, il avait les yeux cernés, la langue épaisse, la bouche close, et sa femme s'occupait à lui préparer un verre d'eau sucrée.

Maxime Du Camp.

 

 

En route ! le ciel est bleu, le soleil brille, et nous nous sentons dans les pieds des envies de marcher sur l'herbe.

De Crozon à Landévennec, la campagne est découverte, sans arbres ni maisons ; une mousse rousse comme du velours râpé s'étend à perte de vue sur un sol plat. Parfois des champs de blés mûrs s'élèvent au milieu de petits ajoncs rabougris. Les ajoncs ne sont plus en fleurs, les voilà redevenus comme avant le printemps.

Des ornières de charrettes profondes et bordées sur leurs bords d'un bourrelet de boue sèche, se multipliant irrégulièrement les unes près des autres, apparaissent devant nous, se continuent longtemps, font des coudes et se perdent à l'œil. L'herbe pousse par grandes places entre ces sillons effondrés. Le vent siffle sur la lande ; nous avançons ; la brise joyeuse se roule dans l'air, elle sèche de ses bouffées la sueur qui perle sur nos joues et, quand nous faisons halte un instant, nous entendons, malgré le battement de nos artères, son bruit qui coule sur la mousse.

De place en place, pour nous dire la route, surgit un moulin tournant rapidement dans l'air ses grandes ailes blanches. Le bois de leur membrure craque en gémissant ; elles descendent, rasent le sol, et remontent. Debout sur la lucarne tout ouverte, le meunier nous regarde passer.

Nous continuons, nous allons ; en longeant une haie d'ormeaux qui doit cacher un village, dans une cour plantée, nous avons entrevu un homme monté dans un arbre ; au pied, se tenait une femme qui recevait dans son tablier bleu les prunes qu'il lui jetait d'en haut. Je me souviens d'une masse de cheveux noirs tombant à flots sur ses épaules, de deux bras levés en l'air, d'un mouvement de cou renversé et d'un rire sonore qui m'est arrivé à travers le branchage de la haie.

Le sentier que l'on suit devient plus étroit. Tout à coup, la lande disparaît et l'on est sur la crête d'un promontoire qui domine la mer. Se répandant du côté de Brest, elle semble ne pas finir, tandis que, de l'autre, elle avance ses sinuosités dans la terre qu'elle découpe, entre des coteaux escarpés, couverts de bois taillis. Chaque golfe est resserré entre deux montagnes; chaque montagne a deux golfes à ses flancs, et rien n'est beau comme ces grandes pentes vertes dressées presque d'aplomb sur l'étendue bleue de la mer. Les collines se bombent à leur faîte, épatent leur base, se creusent à l'horizon dans un évasement élargi qui regagne les plateaux, et, avec la courbe gracieuse d'un plein cintre moresque, se relient l'une à l'autre, continuant ainsi, en le répétant sur chacune, la couleur de leur verdure et le mouvement de leurs terrains. A leurs pieds, les flots, poussés par le vent du large, pressaient leurs plis. Le soleil, frappant dessus, en faisait briller l'écume ; sous ses feux, les vagues miroitaient en étoiles d'argent et tout le reste était une immense surface unie dont on ne se rassasiait pas de contempler l'azur. Sur les vallons on voyait passer les rayons du soleil. Un d'eux, abandonné déjà par lui, estompait plus vaguement la masse de ses bois et, sur un autre, une barre d'ombre large et noire s'avançait. A mesure que nous descendions le sentier, et qu'ainsi nous nous rapprochions du niveau du rivage, les montagnes en face desquelles nous étions tout à l'heure semblaient devenir plus hautes, les golfes plus profonds; la mer s'agrandissait. Laissant nos regards courir à l'aventure, nous marchions, sans prendre garde, et les cailloux chassés devant nous déroulaient vite et allaient se perdre dans les bouquets de broussailles, qui couvraient les bords du chemin.

Arrivés enfin à Landévennec, nous entrâmes pour déposer nos sacs quelque part dans un cabaret plus que simple, où l'on s'asseyait sur les futailles en guise de bancs. Après y avoir bu un coup de mauvaise eau-de-vie dans un de ces grands gobelets du pays en faïence rayée de bandes roses et bleues comme une culotte de bal masqué, nous allâmes tout de suite voir l'abbaye.

Il n'en reste qu'un portail composé de trois arcades; celle du milieu plus basse que les deux autres est seule percée. De chaque côté de l'une d'elles, après un contrefort, une longue petite fenêtre cintrée va s'évasant du dehors comme les meurtrières d'une forteresse; en dedans de l'arcade du milieu, des colonnes courtes supportant des moulures ont des chapiteaux couverts d'entrelacs compliqués.

Quand on a franchi ce pan de muraille, soit par la brèche qui ouvre sur la cour, soit par le portail dont une échelle mise de travers vous barre l'entrée, apparaissent au fond les ruines du chœur et de l'abside découpant leur dentelure blanchâtre sur la couleur bleue du ciel. Elles forment un rond-point flanqué de chapelles latérales, rondes, garnies de contreforts extérieurs, avec des fenêtres à plein cintre la plupart soutenues par des colonnes qui s'engagent à leur base dans des piliers carrés. Le terrain de la cour ondule, fait des bosses et des creux; c'est un mouvement heurté de plans inégaux que les ronces et les lierres verdissent de leur verdure inégale.

Dans les chapelles latérales, par le trou des fenêtres, on voit au loin la mer à l'horizon d'une prairie que bossellent en dômes verts les têtes rondes des pommiers et qui s'encadre comme un tableau dans le plein cintre rongé des fenêtres romanes.

Une statue d'abbé est appuyée contre le mur un gros anneau au médius de la main droite, un menton long, des pommettes saillantes, des yeux sortis, des cheveux légèrement crépelés, et une chape bordée de longues franges, et un écusson qui est d'hermine à trois fasces au chef chargé d'un lambel à trois pièces timbré de la crosse abbatiale. Est-ce là, pourquoi non ? pourquoi oui ? saint Guénolé, premier abbé du monastère, mort en 448, le même qui conseilla au roi Gradlon de quitter la ville d'Ys avant l'engloutissement du Seigneur, et qui, lorsque sur la grève le roi fuyait au galop avec la belle Dragut, sa fille, lui cria dans un nuage, comme les flots déjà battaient les jarrets de son cheval, de se débarrasser du démon qu'il emportait en croupe ? Gradlon la précipita dans les flots, les flots l'engloutirent, s'arrêtèrent, et Gradlon continua sa course.

Pour contempler cette figure plus à notre aise, nous nous étions assis sur une autre statue couchée par terre.


photo Jos Le Doaré, Châteaulin

Celle-là représente un évêque, il a la crosse, la chape bordée de roses et d'olives, la bague au pouce et, sous le bras gauche, le bâton pastoral passé. Une manche étroite, fermée d'un gros bouton et sortant elle-même d'une manche très ample, serre son bras; ses mains sont jointes; deux anges soutiennent l'oreiller où il repose; son chien, couché à ses pieds, surmonte un écusson qui est de neuf macles posées par trois au lambel de trois pièces serties au chef et supporté à dextre par un lion lampassé, à senestre par un lévrier.

Pendant que nous nous occupions à lire ces niaiseries, un veau jaune, marqué d'une tache à la tête, se promenait près de nous. Il chancelait sur ses longues jambes faibles, et les mouches bourdonnaient autour de ses naseaux blancs, humides encore du lait de sa mère. Derrière le portail, au bas de la montagne qu'ils recouvrent, les grands hêtres balançaient leur cimes, le soleil frappait sur les vieux pans de mur, un air chaud passait; toutes sortes de plants et d'arbrisseaux, des orties, des marguerites, des angéliques, des sureaux, des bruyères et du baume faisaient un mélange de parfums sucrés; il tombait sur vous quelque chose de tendre, d'énervant, de navrant, d'écœurant; on se sentait pris de mollesse, tout plein de titillations obtuses et de convoitises fluides. Et comme nous étions là, couchés sur l'herbe, est survenue devant nous une grande jeune fille, blonde et blanche, allant nu-pieds parmi les ronces, et seulement vêtue d'un jupon de drap rouge dont le cordon lui serrait autour de la taille sa chemise de grosse toile jaune; elle avait à la main un roseau cassé par le haut et se tenait debout à nous regarder sans rien dire.

Elle s'en est allée; puis est revenue; elle riait quand on lui parlait et vous quittait aussitôt.

Puis nous nous sommes levés, nous avons repris nos bâtons, nous sommes partis. En passant par-dessus le mur, nous en avons fait ébouler des pierres et le ciment s'est égrené sous nos mains. Est-ce que nous détruirions aussi, nous autres ? et ce que n'ont pu abattre ni le temps, ni les hommes, ni le bon goût, ni l'industrie, voilà que l'achève sans le savoir le contemplateur naïf, dans l'exercice même de sa curiosité admirative.

En vingt minutes une barque nous eut passés de l'autre côté de la rade et déposés dans une anfractuosité du rocher, sur de grandes lames de pierre couvertes de goémons où nous glissâmes quelque temps avant de pouvoir gagner la terre. Entrés dans la campagne, notre embarras commença. Il fallait coucher à Daoulas, or nous ne savions pas par où prendre... [...]

Gustave Flaubert

 

Source

Oeuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages sur le site Gallica.

 


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