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vers 1845

Un baron au Carnaval du Fret

un récit d'A. J. M. Bachelot de La Pylaie

 

 

  Si vous n'avez pas encore fréquenté de baron breton et que vous êtes curieux de nature, examinez attentivement celui que nous vous présentons car c'est un spécimen rare.

  Il s'appelle Auguste Jean Marie Bachelot de La Pylaie.

  Il revient pour la seconde fois en presqu'île et a 60 ans, environ.

  Bien sûr, il n'a pas fière allure et est assez crotté pour un Monsieur, mais c'est que le char-à-bancs qui l'a laissé là avec son domestique et ses bagages a dû repartir pour Crozon, que la pluie a recommencé à tomber, qu'il a pataugé dans la boue pour tenter de se mettre à l'abri, que le bac dont on lui avait parlé n'est pas encore là et que, la nuit de février tombant sur la grève à toute allure, on ne verra bientôt plus du tout les maisons du Fret, là-bas, de l'autre côté...

  Mais il en a vu d'autres, et ce qui compte c'est le but : les réjouissances pour le Carnaval. Le curé de Crozon, en chaire, a interdit les danses pour l'occasion ; on a soufflé à notre baron que ce qui était valable pour le bourg de Crozon ne l'était pas forcément pour le Fret. Il vient vérifier...

 

[...] Pour arriver au Fret, en venant de Crozon, il faut suivre une longue chaussée de galets naturelle ou artificielle, qui barre le fond de l'anse et la convertit en un étang de marée qui alimente un moulin à trois paires de meules; mais depuis la mi-marée montante jusqu'à celle du jusant, l'on est réduit à faire le trajet au moyen d’un bateau qui vient vous prendre à la côte. La chaussée, qu'on appelle en breton Ero-Fret, le sillon du Fret, est même couverte quelquefois par les marées des équinoxes, surtout quand les vents ont soufflé du sud-ouest ; celles de la nouvelle lune du 15 février dernier n’en ont laissé apercevoir que quelques portions de la crête ; et s'il survient un gros temps, la communication est entièrement rompue.

Le village du Fret, proprement dit, ne se compose encore que de quinze maisons, dont huit sont des magasins de sardines : toutes se trouvent rangées le long de la côte nord de l'anse ; elles ont le plus souvent un étage au-dessus du rez-de-chaussée et sont couvertes en ardoises. Les principales sont habitées par les préposés de la douane royale ; deux autres ensuite sont des auberges, dont celle de M. Férec offre aux touristes deux bons lits, mais une table qui se ressent de l'isolement de la localité. Je leur conseillerais, en conséquence, de ne pas quitter Brest sans avoir fait visite aux magasins où l’on trouve des viandes préparées pour les voyages au long cours.

La population du Fret et du village de Kerveden, qui s’y joint pour ainsi dire, ne se compose que de laboureurs et de gens de mer. Leurs familles sont nombreuses, et même quelque temps avant mon arrivée, une mère était accouchée de trois enfants qui tous sont robustes et jouissent d’une parfaite santé. Plus laborieux que les marins de tant d'autres contrées, ils ne grèvent pas leurs femmes de tous les travaux agronomiques : ce sont eux qui labourent leurs champs, sèment et font la récolte ; mais tout le reste du temps ils ne sont plus occupés que de la pêche de la sardine en été et de celle des huîtres pendant l'hiver. Quand ils ne peuvent plus s’y livrer, les habitants du Fret emploient leurs bateaux au passage de Crozon à Brest ou réciproquement.

Tous les hommes ont, depuis longtemps, renoncé au bragou celtique et ne portent plus que la veste et le pantalon ordinaires, comme tous les marins. Ils parlent le breton et le français, mais ils causent entre eux de préférence en breton.

 

Le village de Kerveden du Fret

Ce village est au nord du Fret, dont il n'est séparé que par un terrain d’une étendue médiocre qui donne d'excellentes récoltes tous les ans : cet intervalle est de quatre cents pas environ. Mais, au lieu de maisons, vous ne voyez ici qu’un épais bocage en rideau qui borde la plaine et s’étend pour ainsi dire jusqu’au bord de la mer du côté de l'est. C'est au milieu de ces arbres que vous rencontrez un hameau d’un aspect à la fois antique et misérable, dont les maisons chétives, basses et couvertes en paille, n'ont que des espèces de trous non vitrés pour fenêtres. C'est encore ici la continuation des XIVe et XVe siècles, sauf que le paysan a cessé d’être serf, c'est-à-dire une machine à labourer, mortaillable et exploitable à merci et à volonté !

Je ne peux considérer, je l’avoue, sans éprouver le sentiment le plus pénible, ces chaumières misérables où l’homme n’a que de la paille encaissée pour reposer son corps fatigué, où il passe sa vie au milieu d'une lueur crépusculaire et de la fumée, entouré de la boue produite par ses fumiers et l'écoulement de ses étables ; mais, comme il ne rentre chez lui que pour manger et dormir, que du reste il est toujours dehors depuis son enfance, c'est là le secret de la bonne santé, quand même, de tous nos paysans. De telles habitations résument, pour l’homme qui réfléchit, toute l’histoire du cultivateur sous l'empire de la féodalité : il n'était alors qu’un utile automate, auquel des appartements bien éclairés auraient été inutiles, parce qu’il ne devait jamais savoir ni lire ni écrire.

[...] La seule maison qui nous annonce ici un peu d’aisance est celle du bureau de tabac ; c'est en même temps une auberge.

Les clôtures des propriétés, autour du village, sont de petites murailles à pierre sèche, hautes d'un mètre et demi au plus, plutôt que des haies en terre, ainsi que dans la généralité des autres villages, et comme ces murs sont la plupart en ruines, ils concourent à accroître l'air antique du village. Cependant, divers jardins sont séparés par des haies vives en buis, mais trop peu serrées pour empêcher de les franchir. Dans celles-ci le buis est émondé à partir d'une certaine hauteur, de manière que son jet principal s'élance totalement nu jusqu'à la touffe qui forme sa sommité ; on les fait monter ainsi jusqu’à trois mètres ou environ. Toutes ces clôtures, qui sont de la verdure la plus animée, donnent un aspect insolite et tout à fait étranger à ce village, surtout dans une saison où tous les arbres sont dépouillés de leurs feuilles. [...]

 

Le carnaval au Fret

Comme la pluie brumeuse ne cessait de tomber, accompagnée d’un vent assez violent, il ne pouvait rester dehors véritablement que deux sortes d'individus : un explorateur dans une fièvre de recherches et les bonnes femmes appelées par les sons redoublés de la cloche de Crozon, aux offices expiatoires du carnaval ; encore n'y en eut-il qu’une dizaine au plus, à qui le salut de leur âme fit braver le trajet d’une lieue sous la pluie et dans la boue jusqu'à mi-jambe. La jeunesse et les maris ne quittèrent Kerveden que pour venir au Fret, les uns au cabaret, les autres se réunir à leurs camarades qui dansaient au son du biniou dans le vaste magasin à sardines construit par M. Renaud, de Crozon.

[...]

Comme il me restait à voir de nuit le bal du Fret, je m’y rendis à huit heures en prenant le bras du fils de mon hôte, car le trajet est difficile, même dangereux pour les gens du pays, à cause des anfractuosités de la côte. Déjà plusieurs sont tombés au pied de la petite falaise, non sans avoir éprouvé quelques avaries plus ou moins graves dans leurs huniers, selon l’expression des marins. Le ciel lui-même semblait conspirer de toute sa puissance contre un moment de plaisir pour l’espèce humaine ; la brume était à couper au couteau, et il fallut toute la pratique de mon pilote pour éviter les écueils. Malgré cette obscurité, malgré la boue de ce quai futur, j'arrivai cependant à bon port.

Mais, si les sons accélérés du biniou nous annonçaient de loin toute l’animation de l'avant-dernière journée des joies du carnaval, ce biniou retentissant n’était autre que Saint-Jean prêchant dans le désert. Il y avait au plus soixante personnes dans ce vaste appartement qui, tout aussitôt que les contredanses étaient achevées, se partageaient en deux camps fort éloignés, mais où il était aisé de reconnaitre les habitudes de l'église : les garçons se groupaient auprès du sonneur ou musicien, comme auprès du chœur ; les jeunes personnes s’en allaient à l’autre bout de la pièce, comme au bas de l'église, où elles se tenaient les unes sous l’escalier du grenier, d’autres assises sur quelques sacs, le reste par terre, assises sur leurs talons, ainsi que pendant les offices. Alors, point de causeries entre les deux sexes durant les moments de repos.

Au renouvellement d’une contredanse, les garçons s’en allaient chercher une danseuse, comme une chose indispensable; ceux qui n’en avaient pas se prenaient par la main et dansaient ensemble, et quand toutes les figures étaient dépêchées, les jeunes personnes s’en retournaient à leurs antipodes, comme si quelques instants de conversation eussent été un péché mortel.

Je ne dois pas omettre que quatre chandelles de suif, à deux sous chacune, faisaient tous les frais de l'éclairage : fort exiguës et simplement collées contre la muraille, elles répandaient seulement, dans toute la pièce, cette clarté douteuse qui aurait trop souvent mis en défaut, à Paris, etc., la surveillance morale de la fête. C’était un jeune préposé qui eut la générosité d’en faire les frais : le sonneur lui coûta six francs pour les deux journées, somme qui, jointe à quelques accessoires, se monterait, me dit-il, à dix francs environ. Sans lui, le carnaval se serait passé comme inaperçu au Fret. [...]

En observant ici la danse, je remarquai bientôt qu'elle présentait, dans le pas des danseurs et la vivacité de son exécution, une différence notable avec celle des autres parties de la Bretagne. Le pas cadencé des figures est si différent de celui de Morlaix et de la partie nord du Finistère, qu'un jeune homme de cette contrée me dit que s’il ne dansait point, c'était parce qu’il n’avait pas dans les jambes ce genre de danse ; mais que s’il s’en fût douté avant de venir, il eût prié un de ses camarades de le lui apprendre.

On commence ces contredanses bretonnes par le grand-tour : c’est une espèce de chaîne anglaise au pas de course ; la seconde figure est la gavote, qui se compose de divers balancés avec tours de main et changement de dames :
celui-ci porte le nom particulier de jabadaou ; la troisième et dernière figure est le bal, lequel consiste en une chaine rompue, dont les sections agissent partiellement en se tournant et retournant alternativement en sens inverse. Cette figure termine de rigueur chaque contredanse : l’ensemble des trois dure de six jusqu’à dix minutes, à la volonté du sonneur.
Comme ce genre de danse admet autant de personnes qu‘il s’en présente, il n’y a jamais qu’une seule contredanse à la fois dans l‘appartement, parce que tout le monde peut y prendre part.

Le bal du lundi gras dura jusqu'à minuit ; le mardi, il ne finit qu’à deux heures, malgré le petit nombre des danseurs.

Pour donner du cœur au musicien, on l'approvisionne toujours d’une bouteille de vin ou d'eau-de-vie, avant qu'il commence le bal : souvent une seule bouteille ne lui suffit pas, mais alors trop de largesses emportent le plaisir, d'après l’axiome météorologique qu’une grande pluie abat toujours le vent.

Le dimanche étant entièrement absorbé par les offices divins dans nos campagnes, s’il y a un pardon ou assemblée communale, on n’a seulement de disponible pour dîner que l'intervalle de la grand'messe jusqu’à vêpres. Comme c'est la journée de dévotion, il faut qu'elle se passe toute religieusement, que la population ne fasse ensuite rien après vêpres jusqu'au retour au logis. Telles sont les prescriptions de l’église. Il ne faut pas surtout qu’on songe à danser, car la danse est le chemin de l'enfer, le biniou la voix du démon !... Le mot d’ordre est général, et ce fatigant exercice, auquel on donne le nom de danse, est devenu l'objet des prohibitions les plus sévères du clergé de nos communes. Il y a de toutes parts un concert unanime de choréophobie... mais dont le secret est bien connu. J'avoue que si j’étais confesseur, je condamnerais au contraire les garçons et les jeunes filles qui fréquenteraient mon tribunal, à danser quatre, cinq ou six heures sans se reposer, selon l’énormité de leurs péchés, tant je suis convaincu que par excès de lassitude ils s'en iraient ensuite dormir du plus profond sommeil !...

[...]

M. Férec, mon hôte, avait fait aussi ses provisions en conséquence. Une marmite monstre, qui envahissait les deux tiers de la cheminée de sa cuisine, fut une source inépuisable de soupes aux choux, de morceaux de lard et de bœuf, en même temps que divers ragoûts sans cesse renouvelés cuisaient alentour dans de profondes casseroles. Enfin, la broche elle-même tournait en notre faveur, tandis qu’une rondelle de fer, sur du feu à l'écart, dorait des crêpes savoureuses que n'aurait pas répudié le chef-lieu du département.

Malgré la continuation de la pluie, diverses émigrations de Crozon, de Roscanvel, même de Camaret, vinrent trouver ici des plaisirs qui leur auraient manqué sous leurs pénates. Tous les appartements de la maison étaient remplis : de tous côtés on mangeait, on buvait encore davantage ; plus loin on dansait... rien enfin n'eût manqué à cette journée de carnaval, s'il eût fait beau temps !

Je ne dois pas omettre que dans le repas qui nous fut servi par M. Férec, figurèrent les deux plats armoricains sans lesquels une fête de campagne serait nulle : c’est le fard et le riz cuit au lait, c'est-à-dire, en d'autres termes, un pain au riz. Ce fard, qu'on mange comme hors-d'œuvre avec le bouilli, se fait avec de la farine d'orge et de froment mêlées ensemble, qu'on délaye avec du lait : on y met des œufs, du sucre, de la cannelle, quelquefois du raisin sec ou des pruneaux. Le tout est cuit à peu près jusqu'à la consistance d'un pain au riz ; on le sert par tranches à chaque convive.

Dans d'autres endroits, le fard se fait avec de la farine d'avoine, ou même encore avec du sarrasin, ainsi qu'à Plougastel. On voit que c'est une espèce de plum-pudding, et, de même que ce dernier, il ne laisse pas d'être un peu lourd à l'estomac. Quoique celui de M. Férec fut sans addition de fruits, je le trouvai d’un goût excellent. Quant au pain au riz, on le mange pour dessert : il est toujours accompagné d'une crème qui lui tient lieu de sauce. Ces deux mets sont la base, le luxe et le complément obligé de tous les festins de campagne, aux jours de noces, de baptêmes et de pardons : c'est la seule friandise de nos pauvres paysans.

La foule se dissipa chez M. Férec, aux approches de la nuit ; j'eus le plaisir de n'y voir personne s'enivrer à perdre la raison, ni ne pouvoir tenir debout ; il y eut seulement le gris d'officier plus ou moins prononcé, et toujours beaucou de cordialité à toutes les tables. Diverses émigrations du bal vinrent ensuite plus ou moins tard prendre des rafraîchissements ; mais cela se faisait avec une telle retenue, que tout le monde put dormir aussi paisiblement que si on eût été dans la semaine sainte.

[...]

 

SOURCE

 

Études archéologiques et géographiques mêlées d'observations et de notices diverses, d'Auguste Jean Marie Bachelot, baron de La Pylaie, membre de la Société Royale de géographie, de l'Athénée ; des Sociétés philotechnique, des Sciences naturelles, de Géologie, de l'institut d'Afrique, de la Statistique de France ; correspondant de l'Académie de Bordeaux, etc., etc., etc.

Édition Société archéologique du Finistère, 1970

 

 

 

 

 

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