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Le Bateau-des-Sorcières


de

Gustave Toudouze

 

Quand l’amour affronte mauvais œil et mauvaise chance

 

— Avec ça que tu n’en es pas des îles, toi, la Gadouna. Et de l’île de Sein, encore ! C’est pas la meilleure, puisque la maladie a croché surtout dans ceux qui en revenaient !

Yves eut un haut-le-corps, en se demandant : « Gadouna... L’île de Sein... Ce serait-il point la femme à Gadouna, qu’a péri en mer, dans les temps ? C’est pas elle cependant... Trop vieille qu’elle doit être, à c’t’heure, si elle vit encore. À moins que ce soit son intersigne ?...»

Il hésitait à poursuivre son chemin, combattu entre sa curiosité et la terreur d’une rencontre avec un être décédé.

Mais là-bas, les pêcheurs de Douarnenez
se décidaient à regagner leurs barques,
bougonnant, lançant des injures, où revenait l’insulte : « Faillis chiens de Camarétois ! » Puis, en adieu, un souhait féroce : « Qu’ils crèvent donc tous, dans leur Camaret de misère ! »


« Mais vous avez du talent mon camarade ! ». Cet éloge adressé à Gustave Toudouze est signé Flaubert. Il aurait pu tout aussi bien venir de Zola, Maupassant ou Daudet, les grands écrivains naturalistes de cette époque qui le reconnaissaient comme leur pair.

Né et mort à Paris (1847-1904), Gustave Toudouze a écrit une trentaine de romans. Il a été très présent dans la vie de Camaret-sur-mer les deux dernières décennies de sa vie, le quai porte aujourd’hui son nom.

 

Sortie : 19 avril 2024 - 288 pages - 51 gravures - 13 x 18 cm - Prix : 10 €

Points de vente locaux
 
  Camaret :
    - Comptoir de la mer (quai Téphany)
    - La Fabrique de l'Histoire de Camaret (place St-Thomas) : jeudi à dimanche, 14 h - 18 h
    - La Bouquinerie (place St-Thomas)
    - Le Drugstore (12, quai Gustave-Toudouze)
    - Supermarché U Express

  Crozon :
    - Librairie Le parchemin (rue de Reims)
    - Leclerc, espace culturel (ZAC du bourg)
    

Vente par correspondance
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Un extrait du roman     

 

 

Et, tiens, tiens, regarde un peu, quand je te disais !... Ah ! bien ! En voilà une invention, à faire couler sa barque, quoi !... à tout chavirer...

— À croire qu’il est fou ! assura Lagadec.

Tous deux, la figure effarée, l’air bouleversé, suivaient les lettres dessinées d’un premier trait de pinceau à l’arrière de l’embarcation et se détachant sur la peinture noire de la coque.

Trémor épela, tremblant :

— S, O, R, SOR...

Et Lagadec essaya d’achever, consterné, les lèvres frémissantes, ne pouvant prononcer le mot entier :

— C, I, È, CIÈ...

Ce fut Trémor qui osa terminer :

— SORCIÈRE.

Il reprit :

— Sorcière ! La Sorcière ! Qu’est-ce qui lui prend à c’t’heure ?

— C’est un défi au malheur, à la mauvaise chance ! Pas un de nous ne voudrait monter sur un bateau portant un pareil nom !

D’autres pêcheurs s’étaient rassemblés peu à peu, attirés par les exclamations, la gesticulation des deux compagnons ; mais, moins superstitieux, ils ne partageaient pas leur indignation, se contentant de rire doucement entre eux, de plaisanter :

— Drôle de patronne qu’il choisit là, le Pierrik !

— C’est les voyages qui lui auront conseillé ça, bien sûr !

— Sorcière ! Des fantaisies de l’autre monde, que c’est. Quand il aurait pu l’appeler d’un nom chrétien !... Enfin c’est son affaire, il est libre.

Un vieux expliqua :

— J’ai eu mention, dans les temps, d’une corvette qui s’appelait dans ce genre-là, un corsaire faisant la course ; la Sorcière-des-Eaux, qu’on la nommait.

— Il en aura eu vent, dit un autre, et ça l’aura guidé pour son choix ; les voyages, ça débrouille la jeunesse, en histoire et en tout.

Lagadec montra une moue sévère pour les railleurs :

— Il a tort, grand tort ! Vous verrez ça, vous autres !... Il y a des noms qu’il ne faut pas dire, surtout par nos parages !

Mais, avec le temps, avec le progrès, une certaine philosophie était venue à ceux de Camaret, aux jeunes surtout, dégourdis par les années passées au service, décrassés des croyances grossières aux superstitions, qui restaient tenaces, indéracinables dans l’âme et le cerveau des Lagadec, des Trémor, les derniers représentants, les derniers fidèles des vieilles légendes. Aucun d’eux, sans doute, n’eût été choisir cette appellation bizarre ; mais ils ne songeaient pas non plus à s’en formaliser, à s’en épouvanter, trouvant surtout là matière à rire et à épiloguer.

Tranquille, occupé à vérifier le gréement de la barque, s’assurant du jeu des écoutes, de la pompe, du gouvernail, manœuvrant les mâts et les voiles, Pierrik Daniélou ne semblait nullement remarquer le grosse émotion causée par le nom que le peintre était en train de dessiner sur son bateau.

Quand il revint à terre, pour mieux juger de l’effet de cette peinture, il se heurta à Yan Cosquer, qui venait de se joindre au groupe des curieux, et auquel Lagadec et Trémor, avec force commentaires, montraient le sujet de leurs exclamations.

— Hein ? Un fier bateau, tonton Yan, et qui remplacera bien la défunte barque de mon pauvre père ! fit Pierrik.

L’ancien hocha tristement la tête, marmottant :

— La Reine-des-Anges... Un beau nom que c’était, un nom de gloire dans le ciel, mon fi...

Daniélou comprit la pensée secrète qui inspirait le vieillard, conservateur des antiques coutumes ; il répondit :

— Oui, mais j’avais besoin d’un nom de souvenir, et c’est pour cela que j’ai choisi celui-ci.

— Tu ne crains donc pas... ? balbutia Lagadec, les yeux ronds de frayeur.

Pierrik releva la tête :

— Je ne crains qu’une chose, c’est d’oublier. Je veux que toujours la catastrophe dans laquelle a péri mon malheureux père soit présente à ma pensée, à mes yeux, avec sa cause. Je veux que rien ne puisse l’arracher de mon cerveau, de mon cœur, et c’est pour cela que j’inscris sur ma barque ce mot qui, pour moi, signifie tout…

                            

 

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